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Dissertation

Guide pratique de la dissertation de philosophie pour les sujets d'épistémologie. La méthode présentée n'est ni unique ni universelle, mais elle correspond aux attentes des programmes français de classes préparatoires et de licence. L'enjeu n'est pas d'appliquer un canevas mécanique mais de construire une argumentation qui réponde à un problème précis, hérité du sujet.

Analyser le sujet

Le sujet n'est pas un thème à développer : c'est une question à laquelle vous devez répondre. La première opération consiste à l'analyser, c'est-à-dire à dégager ce qu'il contient et ce qu'il suppose.

Trois attitudes en amont. Définir les termes : quels sens a chaque mot, lequel est en jeu dans ce sujet, lesquels sont écartés. Repérer le verbe ou la modalité : « peut-on ? doit-on ? faut-il ? » n'engagent pas la même question. Identifier les présupposés : ce que le sujet tient pour acquis et qu'il faudra interroger.

Soit le sujet : « Peut-on connaître la vérité ? ». Termes : « connaître » (savoir quelque chose, par opposition à le croire), « la vérité » (au singulier, comme totalité ? au sens d'un énoncé ?). Verbe : « peut-on » — possibilité, capacité, légitimité. Présupposés : que la vérité existe, ou du moins qu'on parle de quelque chose en posant la question.

Problématiser

La problématique n'est pas la reformulation du sujet, c'est l'identification du problème qu'il pose. La différence est cardinale et c'est l'erreur la plus fréquente des copies : « peut-on connaître la vérité ? » reformulé en « la vérité est-elle accessible à la connaissance ? » n'a rien problématisé ; on a seulement déplacé les mots.

Une problématique fait apparaître la tension qui rend le sujet philosophique. Si la réponse était évidente, le sujet ne serait pas un sujet. La problématique met au jour ce qui rend la réponse difficile. Pour le sujet ci-dessus, la tension peut être : la connaissance suppose la vérité (savoir que p, c'est savoir que p est vrai), mais nous n'avons pas, semble-t-il, de critère absolu pour distinguer la vérité de la simple croyance bien fondée. Il y aurait donc, dans le concept même de connaissance, une exigence inatteignable. Cette tension fournit la matière du développement.

Une bonne problématique est précise (elle nomme la difficulté), féconde (elle ouvre plusieurs voies de réponse), résoluble (vous devez pouvoir, à la fin, conclure). Ne formulez pas une problématique que vous ne sauriez pas conduire à un terme.

Construire un plan

Le plan en trois parties n'est pas une obligation mais une commodité. Il vaut quand chaque partie correspond à un moment de l'argumentation. Évitez à tout prix la triade scolaire thèse / antithèse / synthèse appliquée mécaniquement : trois énoncés contradictoires posés successivement ne forment pas un raisonnement.

Un plan utile articule des moments. Premier moment : une réponse première, plausible mais incomplète, au problème. Deuxième moment : une difficulté qui rend cette réponse insuffisante. Troisième moment : une reformulation qui intègre la difficulté.

Sur « Peut-on connaître la vérité ? » : (I) une connaissance vraie semble accessible quand elle est accompagnée d'une justification adéquate (définition tripartite, modèle cartésien, sciences exactes). (II) Plusieurs raisons rendent cette accessibilité problématique : scepticisme ancien et moderne, problème de Gettier, sous-détermination des théories. (III) Une reformulation possible distingue la possibilité de la connaissance et la possibilité de sa garantie absolue : nous pouvons connaître sans pouvoir, en même temps, démontrer que nous connaissons.

Rédiger l'introduction

Quatre moments à articuler en cinq à dix lignes selon le format demandé.

Accroche. Une situation, un cas, un texte qui amène le sujet sans détour. Évitez l'accroche-cliché (« depuis l'aube de l'humanité… » — non) et l'accroche bavarde. Une phrase suffit.

Définition des termes. Reprenez les termes du sujet en précisant le sens dans lequel vous les entendez. Ne définissez pas tout : les termes décisifs.

Problématique. Énoncez la tension. Une ou deux phrases, formulées comme une question.

Annonce du plan. Très brièvement : deux ou trois phrases. N'écrivez pas « dans une première partie nous montrerons que… » — formulation d'écolier. Préférez l'enchaînement logique : « Si X paraît d'abord acceptable, plusieurs raisons (à examiner) en rendent l'acceptation difficile ; il faudra alors reformuler la position. »

Conduire les transitions

Une transition relie deux parties par un mouvement argumentatif explicite. Ce n'est pas un résumé (« Nous avons vu que… ») ni une annonce (« Nous allons voir que… »). C'est l'identification de ce qui, dans la partie qui s'achève, conduit à la suivante : une difficulté non résolue, une objection à examiner, un déplacement à opérer.

Sur le sujet de la connaissance, fin de la partie I : « La définition tripartite paraît rendre la connaissance accessible. Mais elle se heurte à une difficulté que Gettier, en 1963, a rendue irrécusable. » En une phrase, vous fermez et vous ouvrez.

Rédiger la conclusion

La conclusion n'est pas un résumé. Elle reprend la problématique, indique la réponse à laquelle vous aboutissez, et — éventuellement — ouvre vers un prolongement précis (pas un « élargissement » vague à la philosophie générale). Évitez l'ouverture cliché (« mais cette question reste ouverte ») : ou bien votre dissertation a apporté quelque chose, et vous le dites ; ou bien elle n'a rien apporté, et la conclusion ne sauvera rien.

Trois sujets-types

Sujet 1 : Peut-on connaître la vérité ?

Problématique possible. Le savoir suppose la vérité, mais nous n'avons pas de critère absolu pour reconnaître la vérité comme telle. Sommes-nous condamnés à des croyances bien fondées sans pouvoir jamais accéder au savoir au sens fort ?

Plan possible. (I) La connaissance comme croyance vraie justifiée semble réalisable : les sciences exactes en témoignent (voir connaissance, rationalisme). (II) Plusieurs difficultés persistent : scepticisme ancien et moderne, problème de Gettier, thèse de Duhem-Quine. (III) Une distinction possible entre connaissance et garantie : on peut savoir sans pouvoir prouver qu'on sait. Le faillibilisme conserve la possibilité du savoir tout en l'arrachant à l'exigence cartésienne d'une garantie absolue.

Sujet 2 : La science peut-elle se passer de la philosophie ?

Problématique possible. La science a sa méthode propre et ne semble plus avoir besoin du discours philosophique général qui l'avait précédée ; mais le travail scientifique mobilise des concepts et des présupposés qui ne sont pas eux-mêmes scientifiquement justifiables. La philosophie est-elle expulsable de la science ?

Plan possible. (I) La science moderne s'est constituée contre la métaphysique scolastique : voir positivisme, néopositivisme, projet d'expulsion. (II) Mais la pratique scientifique mobilise des engagements philosophiques irréductibles : réalisme ou antiréalisme (voir réalisme/antiréalisme), théories de la vérité, holisme, statut des entités théoriques. (III) La philosophie n'est pas externe à la science : elle est l'analyse de ses concepts et de ses choix méthodologiques (voir épistémologie historique et philosophie des sciences).

Sujet 3 : L'expérience suffit-elle à connaître ?

Problématique possible. L'expérience semble la source la plus immédiate de toute connaissance empirique. Mais elle n'est jamais suffisante : elle suppose des concepts pour être organisée et des inférences pour aller au-delà des cas observés. La connaissance suppose-t-elle un travail de la raison qui dépasse l'expérience ?

Plan possible. (I) L'empirisme classique soutient la priorité de l'expérience : tabula rasa, dérivation des idées des sensations (Locke, Hume). (II) L'expérience seule rencontre des limites : le problème de l'induction, le rôle des concepts a priori dans l'organisation de l'expérience même (Kant), la sous-détermination. (III) Une connaissance complète articule expérience et structures conceptuelles : voir le débat entre rationalisme appliqué (Bachelard), naturalisme quinien, et l'attention contemporaine à la pratique expérimentale.

Pour aller plus loin

Pour les techniques de lecture, de prise de notes et de fiche, voir la page méthodologie. Pour la bibliographie détaillée et le lexique des termes : ressources d'appoint indispensables.