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Problème classique

Réalisme contre antiréalisme

Que pensent les théories scientifiques ? Le réaliste tient qu'elles décrivent un monde réel, et que les entités qu'elles postulent — y compris les inobservables — existent. L'antiréaliste conteste l'engagement ontologique sur les inobservables : les théories sont, dans la version la plus systématique (van Fraassen, 1980), des outils empiriquement adéquats sans prétention à la vérité littérale. Le débat structure une part importante de la philosophie des sciences contemporaine.

L'enjeu

Les théories scientifiques modernes recourent massivement à des entités inobservables : électrons, photons, quarks, gènes, champs électromagnétiques. Ces entités ne sont pas perceptibles directement : leur existence est inférée à partir des effets qu'elles auraient. Faut-il croire qu'elles existent, ou les tenir pour des fictions commodes ? Et que dire de la vérité des théories qui en parlent ?

Le réaliste répond : les théories mûres décrivent un monde réel, leurs entités sont à prendre au sérieux, leurs énoncés ont une valeur de vérité. Voir réalisme scientifique. L'antiréaliste, sous diverses formes, conteste cet engagement.

L'argument du miracle

L'argument central du réalisme contemporain est dû à Hilary Putnam (« What is Mathematical Truth ? », 1975) : si les théories scientifiques n'étaient pas, en quelque mesure, vraies, leur succès prédictif serait un miracle. Quand les équations de Maxwell prédisent les ondes radio, quand la relativité prédit la déviation de la lumière par le soleil, quand la mécanique quantique prédit le spectre de l'hydrogène avec une précision de neuf décimales, il devient étrange de soutenir que ces succès sont accidentels. Le réalisme — l'hypothèse que les théories décrivent quelque chose comme la réalité — apparaît comme la seule explication non miraculeuse du succès des sciences.

L'argument est un raisonnement à la meilleure explication (abduction). Sa force dépend du caractère effectivement explicatif du réalisme et de l'absence d'alternative concurrente. Les antiréalistes objectent que l'adéquation empirique des théories suffit à rendre compte du succès, sans engagement sur les inobservables.

L'empirisme constructif

Bas van Fraassen, dans The Scientific Image (1980), propose la position antiréaliste la plus systématique. La science vise l'adéquation empirique : une théorie est acceptable si toutes ses conséquences observables sont vraies. Croire à l'existence des entités inobservables postulées par la théorie n'est pas requis par son acceptation rationnelle. Le scientifique peut accepter une théorie sans croire à sa vérité littérale ; il l'utilise comme un instrument de prédiction et d'organisation des phénomènes observables.

Van Fraassen distingue acceptance et croyance. Sur les inobservables, l'attitude rationnelle est l'agnosticisme : on n'a pas de raisons positives de croire à leur existence, et on n'a pas non plus de raisons d'y croire faux. La position est délicate à articuler — elle suppose une distinction observable/inobservable qui dépend de la physiologie humaine et qu'on a contestée — mais elle reste l'antiréalisme contemporain le mieux défendu.

L'instrumentalisme

Plus radical, l'instrumentalisme tient que les théories ne sont ni vraies ni fausses : elles sont commodes ou non. Les énoncés théoriques sont des outils prédictifs sans contenu descriptif. Cette position, défendue par certains pragmatistes et par les interprétations instrumentalistes de la mécanique quantique, est aujourd'hui minoritaire. Elle peine à articuler la pratique scientifique effective, où les chercheurs raisonnent comme si leurs entités existaient.

La pessimist meta-induction

Larry Laudan, dans « A Confutation of Convergent Realism » (Philosophy of Science, 1981), oppose au réalisme un argument historique. L'histoire des sciences regorge de théories qui ont eu, en leur temps, un succès empirique considérable et qui ont été ensuite tenues pour fausses : phlogistique, calorique, éther luminifère, théories préfaradéennes de l'électromagnétisme, plusieurs cosmologies. Si ces théories, malgré leur succès, étaient fausses, qu'est-ce qui garantit que nos meilleures théories actuelles ne le sont pas ?

L'induction pessimiste mine la clause épistémique du réalisme : nous n'avons pas de raisons solides de croire que nos théories actuelles sont approximativement vraies. Le réaliste peut répondre soit en niant l'analogie (les théories actuelles seraient mieux établies), soit en raffinant le réalisme — c'est la voie que prennent le réalisme structural et le réalisme sélectif.

Le réalisme structural

John Worrall, dans « Structural Realism: The Best of Both Worlds ? » (Dialectica, 1989), propose une voie intermédiaire. Ce qui est préservé à travers les révolutions scientifiques, ce ne sont pas les ontologies particulières (le calorique disparaît, l'éther aussi), mais les structures mathématiques qui décrivent les relations entre phénomènes. Les équations de Fresnel pour la lumière, intégrées par Maxwell dans une théorie électromagnétique différente, restent largement valables ; les structures relationnelles persistent au-delà des changements ontologiques.

Le réalisme structural croit aux structures, sans s'engager sur les entités qui les portent. Il existe une version épistémique (Worrall : nous ne pouvons connaître que les structures) et une version ontique (Ladyman : il n'y a rien au-delà des structures), plus contestée.

Le réalisme sélectif

Philip Kitcher (The Advancement of Science, 1993) et Stathis Psillos (Scientific Realism: How Science Tracks Truth, 1999) défendent un réalisme sélectif : il faut être réaliste sur les éléments des théories qui sont effectivement responsables de leur succès empirique, agnostique sur les autres. Cette position absorbe l'argument de Laudan : certains éléments des théories anciennes ont été préservés (les structures, les composants working) ; les éléments abandonnés étaient ceux qui ne contribuaient pas au succès.

Domaines particuliers

Le débat se rejoue dans chaque domaine scientifique avec des spécificités. En physique, l'interprétation de la mécanique quantique mêle questions réalistes et sémantiques. En biologie, le statut des espèces, des fonctions, des populations soulève des questions analogues. La philosophie des sciences contemporaine tend à privilégier ces analyses domaine par domaine sur les positions réalistes ou antiréalistes en bloc.