Empirisme
L'empirisme tient pour thèse fondatrice que toute connaissance dérive de l'expérience sensible. Aucune idée n'est innée : l'esprit naît tabula rasa, marqué seulement par ce que les sens lui livrent. Cette thèse, élaborée systématiquement par Locke, Berkeley et Hume, s'oppose au rationalisme continental et reste, sous des formes transformées, l'arrière-plan de l'épistémologie analytique contemporaine.
L'empirisme expliqué simplement
Être empiriste, c'est répondre à la question « d'où viennent nos connaissances ? » par : de l'expérience. Avant d'avoir vu, touché, entendu, l'esprit ne contient rien ; toutes nos idées, même les plus abstraites, sont fabriquées à partir de ce que les sens nous ont fourni. Une vieille formule scolastique résume la position : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, « rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens ».
Le rationaliste, à l'inverse, soutient que certaines connaissances — les vérités mathématiques, le principe de causalité, l'idée de Dieu chez Descartes — ne viennent pas de l'expérience mais de la raison elle-même. Leibniz a donné à cette objection sa forme célèbre en ajoutant à l'adage scolastique : nisi ipse intellectus, « si ce n'est l'intellect lui-même ».
La thèse centrale
L'empirisme conséquent soutient deux thèses solidaires. Une thèse génétique : toutes les idées de l'esprit dérivent, directement ou indirectement, des sensations. Une thèse épistémique : la justification de toute proposition empirique repose, en dernière instance, sur l'expérience sensible. Aucune connaissance synthétique n'est a priori — toute proposition substantielle suppose, pour être tenue pour vraie, un appui sur l'expérience.
Cette thèse est plus exigeante qu'elle ne paraît. Elle interdit les idées innées (Descartes, Leibniz), les vérités de raison pures (sauf à les vider de contenu factuel), les principes a priori des sciences. Elle ne dit pas qu'on peut tout vérifier directement : les empiristes admettent les inférences, à condition qu'elles partent d'expériences et y reviennent.
L'empirisme antique
L'Antiquité connaît plusieurs formes d'empirisme. Une école médicale empirique, à partir du iiie siècle av. J.-C. (Sérapion, Glaucias, Héraclide de Tarente), oppose l'observation des cas et l'expérience accumulée à la recherche dogmatique des causes cachées. Sextus Empiricus, médecin et philosophe sceptique du iie siècle, en porte témoignage dans ses ouvrages.
Le scepticisme pyrrhonien, sans coïncider avec l'empirisme, en partage une part : refus des prétentions dogmatiques, suspension du jugement sur les choses cachées, conduite par les apparences. Voir doute et scepticisme.
L'empirisme britannique
On appelle « empirisme britannique » la lignée de philosophes anglais, irlandais et écossais qui, du XVIIe au XVIIIe siècle, ont fait de l'expérience la source de toute connaissance. Francis Bacon, avec le Novum Organum (1620), en est le précurseur : il réclame une science fondée sur l'observation méthodique et l'induction plutôt que sur l'autorité des Anciens. Thomas Hobbes, dans le Léviathan (1651), ouvre son analyse de l'homme par la sensation : toute conception de l'esprit a d'abord été produite, en tout ou en partie, par les organes des sens. Mais Hobbes reste un penseur de la démonstration et du calcul, et l'on hésite à le ranger sans réserve parmi les empiristes.
La tradition canonique commence avec John Locke. L'Essai sur l'entendement humain (1689) entreprend de montrer que toutes les idées dérivent, par sensation (idées des qualités externes) ou par réflexion (idées des opérations internes de l'esprit), de l'expérience. Les idées simples, indécomposables, fournissent le matériau dont les idées complexes (substances, modes, relations) sont des combinaisons. Locke maintient une distinction entre qualités premières (étendue, figure, mouvement : dans les choses) et qualités secondes (couleurs, sons, saveurs : produites en nous).
George Berkeley, dans les Trois Dialogues entre Hylas et Philonous (1713) et le Traité des principes de la connaissance humaine (1710), pousse plus loin : la distinction des qualités premières et secondes ne tient pas — toutes les qualités sont également idées en notre esprit. La matière, comme substance distincte des perceptions, n'a pas d'existence prouvable : esse est percipi (être, c'est être perçu). L'idéalisme berkeleyen n'est pas un irréalisme : les choses existent, mais comme idées dans des esprits — les nôtres et celui de Dieu, qui en garantit la stabilité.
David Hume tire toutes les conséquences de l'empirisme. Le Treatise of Human Nature (1739–1740) et l'Enquiry concerning Human Understanding (1748) ne laissent intactes ni la causalité (réduite à conjonction constante et habitude), ni la substance (introuvable hors du faisceau d'impressions), ni le moi (faisceau d'impressions sans substrat). La formulation du problème de l'induction achève la critique. Chez Hume, les perceptions se divisent en impressions (vives : sensations, passions) et idées (copies affaiblies des impressions) ; pour tester le sens d'un mot philosophique, il faut demander de quelle impression l'idée correspondante dérive.
Les empiristes en un coup d'œil
- Francis Bacon (1561–1626) : méthode inductive et critique des « idoles » de l'esprit.
- Thomas Hobbes (1588–1679) : la sensation comme origine des conceptions, dans un cadre matérialiste et mécaniste.
- John Locke (1632–1704) : critique des idées innées, idées de sensation et de réflexion, qualités premières et secondes.
- George Berkeley (1685–1753) : immatérialisme, esse est percipi.
- David Hume (1711–1776) : impressions et idées, critique de la causalité, problème de l'induction.
- John Stuart Mill (1806–1873) : Système de logique (1843), empirisme étendu aux mathématiques et aux sciences morales.
Empirisme de sensation et sensualisme
L'expression « empirisme de sensation » désigne la forme d'empirisme qui fait de la sensation l'unique source de la connaissance. Locke admettait deux sources : la sensation et la réflexion (l'esprit percevant ses propres opérations). Le sensualisme français radicalise la thèse en supprimant la seconde : dans le Traité des sensations (1754), Condillac imagine une statue à laquelle on accorderait les sens un à un, et cherche à montrer que l'attention, la mémoire, la comparaison et le jugement ne sont que des sensations transformées.
On distinguera donc trois niveaux : l'empirisme au sens large (l'expérience comme source et contrôle du savoir), l'empirisme lockien (sensation et réflexion), et le sensualisme (sensation seule). Les manuels emploient parfois « empirisme » et « sensualisme » comme synonymes ; c'est une approximation.
Le néo-empirisme
Le Cercle de Vienne revendique, dans le manifeste de 1929 et chez Carnap, Schlick, Neurath, une filiation empiriste. La thèse fondatrice est reformulée logiquement : tout énoncé doté de sens cognitif est, soit analytique (vrai en vertu de sa forme logique ou de la signification des termes), soit empiriquement vérifiable. Les énoncés métaphysiques, qui ne tombent dans aucune catégorie, sont déclarés sans signification.
Ce néo-empirisme s'effondre dans les années 1950 sous les coups de Quine (« Two Dogmas of Empiricism », 1951) qui en sape les deux dogmes — la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme observationnel. Voir Quine.
Empirisme, positivisme, phénoménisme
Les voisinages sont à distinguer. L'empirisme est une thèse sur l'origine et la justification du savoir. Le positivisme, dans la lignée de Comte, est un programme philosophique et politique sur la classification des sciences et le refus de la métaphysique ; il est compatible avec l'empirisme sans s'y réduire. Le phénoménisme, qui réduit le réel aux phénomènes (Mach, le premier Carnap), est une variante radicale, philosophiquement coûteuse.
Empirisme en anthropologie et en sciences sociales
Le mot change de sens hors de la philosophie de la connaissance. En anthropologie, une démarche « empirique » est une démarche fondée sur l'enquête de terrain : observation participante, entretiens, données recueillies sur place plutôt que reconstructions spéculatives à partir de récits de voyageurs. Bronisław Malinowski, avec Les Argonautes du Pacifique occidental (1922), est généralement présenté comme le fondateur de cette exigence de terrain.
Il ne faut pas confondre cette exigence méthodologique avec l'empirisme philosophique. Un anthropologue peut défendre le travail de terrain tout en soutenant que les faits sociaux ne se comprennent qu'à travers des structures non observables — c'est, en un sens, la position du structuralisme. Inversement, en sciences sociales, « empirisme » est parfois employé de façon péjorative pour désigner une collecte de données sans théorie. Voir épistémologie des sciences sociales.
Difficultés
Trois difficultés classiques pèsent sur l'empirisme. Le statut des mathématiques : comment justifier des vérités qui paraissent indépendantes de l'expérience tout en étant non analytiques ? L'empiriste consequent doit, soit les ranger comme analytiques (Hume, Carnap initial), soit y voir des généralisations empiriques (Mill, position peu tenable), soit accepter l'embarras. Voir épistémologie des mathématiques.
Le statut des modalités (nécessité, possibilité) : aucune impression sensible n'est « nécessaire » comme telle. Hume traite cette difficulté en réduisant la nécessité à l'habitude ; les empiristes contemporains ont diversement développé la voie modale.
Le statut des universaux et des entités théoriques non observables (atomes, gènes, structures abstraites) : comment les justifier sur la seule base de l'expérience sensible ? Le débat réalisme/antiréalisme en tire toute son acuité.
Postérité contemporaine
Sous des formes transformées, l'empirisme reste un cadre dominant. L'empirisme constructif de Bas van Fraassen (The Scientific Image, 1980) en est la version la plus systématique en philosophie des sciences contemporaine : les théories scientifiques visent l'adéquation empirique, non la vérité littérale. La épistémologie sociale contemporaine, malgré ses élargissements, reste largement empiriste dans ses fondements.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'empirisme en philosophie ?
L'empirisme est la doctrine selon laquelle toute connaissance vient de l'expérience sensible. L'esprit ne possède aucune idée innée : il se forme à partir des sensations, que l'entendement combine, compare et généralise. L'empirisme s'oppose au rationalisme, qui admet des connaissances issues de la raison seule, comme les vérités mathématiques.
Qui sont les grands empiristes britanniques ?
Les trois noms canoniques sont John Locke (Essai sur l'entendement humain, 1689), George Berkeley (Traité des principes de la connaissance humaine, 1710) et David Hume (Traité de la nature humaine, 1739–1740). Francis Bacon en est le précurseur, Thomas Hobbes un proche, et John Stuart Mill le prolongement au XIXe siècle.
Quel rapport entre connaissance et sensation chez Locke, Hobbes et Hume ?
Hobbes fait de la sensation l'origine de toute conception de l'esprit. Locke distingue deux sources d'idées : la sensation, tournée vers les objets extérieurs, et la réflexion, tournée vers les opérations de l'esprit. Hume ramène toutes les idées à des copies d'impressions et s'en sert pour critiquer les notions de cause, de substance et de moi.
Qu'est-ce que l'empirisme de sensation ?
C'est la forme d'empirisme qui fait de la sensation la seule source de la connaissance. Elle culmine dans le sensualisme de Condillac, dont le Traité des sensations (1754) tente de dériver toutes les facultés de l'esprit de sensations transformées. Elle se distingue de l'empirisme de Locke, qui admettait aussi la réflexion.
Que signifie l'empirisme en anthropologie ?
En anthropologie, « empirique » qualifie une recherche fondée sur l'enquête de terrain et l'observation directe, dont Malinowski a fait une exigence au début du XXe siècle. Ce n'est pas une thèse philosophique sur l'origine des idées : un anthropologue de terrain n'est pas nécessairement empiriste au sens de Locke ou de Hume.