Rationalisme
Le rationalisme tient la raison pour une source autonome de connaissance, capable d'atteindre, indépendamment de l'expérience, des vérités a priori. Sur ce socle commun, plusieurs systèmes — ceux de Descartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche — élaborent une métaphysique fondée sur les idées innées ou claires et distinctes, en opposition réglée avec l'empirisme britannique de la même époque.
Définition
Le rationalisme est la doctrine selon laquelle la raison, et non l'expérience sensible, est la source principale et le fondement ultime de la connaissance certaine. Pour le rationaliste, certaines vérités — mathématiques, logiques, métaphysiques — sont connues a priori, par la seule activité de l'esprit, et les sens ne fournissent qu'une connaissance confuse qu'il faut ordonner par la raison.
D'un point de vue historique, le mot recouvre trois usages qu'il faut distinguer. Au sens épistémologique, le rationalisme s'oppose à l'empirisme : c'est le courant continental du xviie siècle (Descartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche). Au sens métaphysique, il affirme que le réel lui-même est intelligible, que rien n'est sans raison. Au sens critique ou militant, hérité des Lumières, il désigne le refus de soumettre la pensée à l'autorité, à la révélation ou à la superstition. Au xxe siècle, enfin, le terme qualifie des épistémologies — rationalisme appliqué, rationalisme critique — qui ne défendent plus l'innéisme.
Qu'est-ce qu'un rationaliste ?
Un rationaliste est, en philosophie de la connaissance, un penseur qui accorde à la raison une priorité sur l'expérience pour fonder le savoir. Concrètement, il soutient au moins l'une des thèses suivantes : certaines idées sont innées (le courant rationaliste est en ce sens un courant innéiste) ; certaines vérités sur le monde sont connaissables sans recours à l'observation ; la démonstration de type mathématique est le modèle de toute connaissance véritable. Le rationaliste ne nie pas l'utilité de l'expérience ; il nie qu'elle suffise à rendre compte de la nécessité et de l'universalité de certaines connaissances.
Dans le langage courant, est rationaliste celui qui n'admet que ce qui peut être justifié par des raisons, par opposition au croyant, au superstitieux ou à l'irrationnel. Ce sens ordinaire, plus large, n'implique aucune thèse sur l'innéisme : un empiriste comme Hume serait « rationaliste » au sens courant, mais certainement pas au sens épistémologique.
La thèse centrale
Trois propositions, diversement combinées selon les auteurs, caractérisent le rationalisme classique. (1) Il existe des idées innées, présentes en l'esprit indépendamment de toute expérience. (2) Il existe des vérités a priori synthétiques — c'est-à-dire substantielles, non triviales — accessibles à la raison seule. (3) La méthode propre de la connaissance vraie est déductive : elle procède d'évidences premières par enchaînement rigoureux, sur le modèle des mathématiques.
Le rationalisme se distingue ainsi de l'empirisme sur les trois plans (origine, justification, méthode), tout en partageant avec lui le projet d'une fondation rationnelle du savoir contre l'aristotélisme scolastique.
Descartes
Descartes ouvre la séquence avec le Discours de la méthode (1637) et les Méditations métaphysiques (1641). Le doute hyperbolique conduit au cogito ; le critère de l'évidence claire et distincte se généralise. Les idées principales — celle de Dieu, du moi pensant, de l'étendue — sont innées en l'esprit ; l'expérience n'en est pas la source. La méthode déductive permet de reconstruire la science sur ces bases. Voir Descartes pour le détail.
Spinoza
Baruch Spinoza, dans l'Éthique (achevée 1675, publiée posthume 1677), pousse le geste rationaliste à son point limite. L'œuvre, exposée more geometrico — selon l'ordre des géomètres, par définitions, axiomes, propositions, démonstrations —, prétend déduire l'ensemble de la métaphysique, de l'éthique et de la philosophie politique d'un nombre fini de principes premiers. La substance unique (Dieu ou la Nature) se modifie en ses attributs et ses modes ; rien n'arrive contingentement. Cette nécessité absolue de la raison est l'aboutissement extrême du rationalisme classique.
Leibniz
Gottfried Wilhelm Leibniz défend, contre Locke (Nouveaux Essais sur l'entendement humain, rédaction 1704, publication posthume 1765), l'innéisme contre la tabula rasa. Au « rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens » — formule scolastique reprise par Locke —, Leibniz ajoute « si ce n'est l'entendement lui-même ». Les principes de la raison (identité, contradiction, raison suffisante) ne sauraient être tirés de l'expérience.
Leibniz distingue les vérités de raison (nécessaires, dont la négation implique contradiction) et les vérités de fait (contingentes, vraies parce que Dieu a choisi le meilleur monde possible). La distinction préfigure, sans s'y identifier, l'analytique/synthétique kantienne. Sa philosophie est un rationalisme tempéré qui fait place à l'empirisme dans son ordre propre.
Malebranche
Nicolas Malebranche, dans De la recherche de la vérité (1674–1675), prolonge et infléchit le cartésianisme. Sa doctrine de la vision en Dieu radicalise l'innéisme : nous voyons toutes choses en Dieu, source unique des idées. Cette position, sans postérité directe, ouvre la voie à des idéalismes ultérieurs.
Les philosophes rationalistes et leurs citations
Une citation brève, bien attestée, résume souvent la position de chaque auteur. Elles sont utiles en dissertation, à condition d'être expliquées et non simplement plaquées (voir la fiche dissertation et la méthode du commentaire de texte).
- René Descartes (1596–1650). « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » (première phrase du Discours de la méthode, 1637) : la raison est égale en tous, seule diffère la manière de la conduire. « Je pense, donc je suis » (Discours, quatrième partie) : première vérité certaine, atteinte par la raison seule après le doute.
- Baruch Spinoza (1632–1677). Le titre même de l'Éthique, Ethica ordine geometrico demonstrata (« démontrée selon l'ordre géométrique »), est un programme rationaliste. La formule Deus sive Natura (« Dieu, c'est-à-dire la Nature ») exprime l'intelligibilité intégrale du réel.
- Nicolas Malebranche (1638–1715). « Nous voyons toutes choses en Dieu » résume la thèse de De la recherche de la vérité : les idées ne viennent pas des corps mais de la raison divine.
- Gottfried Wilhelm Leibniz (1646–1716). À l'adage nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, il ajoute nisi ipse intellectus — « si ce n'est l'entendement lui-même » (Nouveaux Essais). Il formule aussi le principe de raison suffisante : rien n'existe ni n'arrive sans une raison pour laquelle il en est ainsi plutôt qu'autrement.
- Emmanuel Kant (1724–1804). « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles » (Critique de la raison pure) : la formule marque le dépassement de l'opposition entre rationalisme et empirisme.
- G. W. F. Hegel (1770–1831). « Ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel » (préface des Principes de la philosophie du droit, 1820) : rationalisme absolu, où la raison se réalise dans l'histoire.
- Gaston Bachelard (1884–1962). « Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. » (La Formation de l'esprit scientifique, 1938) : la raison scientifique construit ses objets contre l'évidence première.
Exemples et illustrations
Plusieurs exemples classiques permettent d'illustrer la démarche rationaliste.
- Les mathématiques. Que la somme des angles d'un triangle euclidien soit égale à deux angles droits ne s'établit pas en mesurant des triangles dessinés, toujours imparfaits, mais par démonstration. La certitude vient de la raison, non de l'observation : c'est le modèle rationaliste par excellence.
- Le morceau de cire (Descartes, Méditations, II). Approché du feu, le morceau de cire change de couleur, d'odeur, de forme et de consistance ; pourtant on juge que c'est la même cire. Ce n'est donc pas par les sens mais par une « inspection de l'esprit » que nous la connaissons comme chose étendue, flexible et muable.
- Les vérités nécessaires (Leibniz). Mille exemples de ce qu'un événement suit un autre ne prouvent pas qu'il le suivra toujours : l'expérience donne des faits, jamais la nécessité. Celle-ci doit venir de l'esprit.
- L'expérience de pensée de Galilée. Contre l'idée aristotélicienne que les corps lourds tombent plus vite, Galilée imagine un corps lourd attaché à un corps léger : l'ensemble devrait tomber à la fois plus lentement (freiné par le léger) et plus vite (étant plus lourd). La contradiction, découverte par raisonnement, réfute la thèse sans expérience nouvelle.
Rationalisme et empirisme : tableau comparatif
| Question | Rationalisme | Empirisme |
|---|---|---|
| Source de la connaissance | La raison, les idées innées | L'expérience sensible |
| État initial de l'esprit | Doté d'idées ou de principes innés | « Table rase » (Locke) |
| Modèle de savoir | Les mathématiques, la déduction | Les sciences expérimentales, l'induction |
| Statut des sens | Source de confusion, à corriger par la raison | Seule origine de nos idées |
| Vérités nécessaires | Connaissables a priori | Réduites aux relations d'idées ou à l'habitude |
| Auteurs | Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz | Bacon, Locke, Berkeley, Hume |
| Risque principal | Dogmatisme, spéculation sans contrôle | Scepticisme (Hume) |
Le tableau schématise une opposition que les auteurs eux-mêmes ont nuancée : Leibniz fait place aux vérités de fait, Locke admet des connaissances démonstratives. C'est précisément cette double insuffisance que Kant prétend surmonter.
Synthèse kantienne
Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), tente la synthèse des deux traditions. La raison ne peut, par elle seule, atteindre les choses en soi — concession à l'empirisme. Mais elle pose les conditions a priori sous lesquelles l'expérience est possible — concession au rationalisme. Les jugements synthétiques a priori, possibles parce que la raison structure d'avance toute expérience, marquent le déplacement : la raison n'est pas dogmatique mais transcendantale. Le rationalisme dogmatique du xviie est explicitement récusé.
Néo-rationalismes français
La philosophie française du xxe siècle a vu se développer des positions qu'on peut, sans abus, appeler néo-rationalistes. Léon Brunschvicg, dans Les Étapes de la philosophie mathématique (1912) et L'Expérience humaine et la causalité physique (1922), défend un rationalisme historique de l'esprit qui se forme dans son progrès même. Bachelard élabore, contre le rationalisme dogmatique, un rationalisme appliqué où la raison se transforme au contact des phénomènes scientifiques (voir Le Rationalisme appliqué, 1949).
Le rationalisme appliqué ou « scientifique » de Bachelard se définit par un dialogue entre la raison et l'expérience : la raison s'applique au réel par la technique et l'instrument, et l'expérience, en retour, oblige la raison à se réformer. Il n'y a pas de vérités premières fixées une fois pour toutes, mais des obstacles à surmonter et des ruptures avec la connaissance commune. La raison est historique et polémique : elle progresse en corrigeant ses erreurs.
Le rationalisme critique
Le rationalisme critique est le nom que Karl Popper donne à sa propre philosophie. Il n'a plus rien d'innéiste ni de fondationnaliste : aucune connaissance n'est certaine, aucune ne peut être justifiée définitivement. Ce qui est rationnel n'est pas de prouver ses croyances mais de les exposer à la critique et à la réfutation. Une théorie scientifique est une conjecture, et sa rationalité tient à sa falsifiabilité. Le rationalisme critique a été prolongé en Allemagne par Hans Albert et, sous une forme radicalisée (« rationalisme pancritique »), par William W. Bartley. Voir aussi falsificationnisme.
Les rationalismes du xxe siècle ont ainsi retourné la thèse classique : la raison n'est plus un stock de vérités évidentes données d'avance, mais une activité de construction et de correction. Ce déplacement explique que les manuels de prépa et de licence distinguent souvent le « rationalisme classique » (xviie siècle) des « rationalismes contemporains ».
Difficultés
Le rationalisme classique a été contesté sur trois points principaux. Les idées innées résistent mal à la critique empiriste de Locke (variabilité culturelle, expériences anthropologiques). La méthode déductive pure ne suffit pas à fonder les sciences empiriques : la physique mathématisée, que Descartes et Leibniz tenaient pour modèle, s'est développée par allers-retours avec l'expérimentation que la méthode déductive seule ne saurait commander. Le statut des vérités a priori est devenu plus problématique avec les développements du xxe (géométries non-euclidiennes, théorie de la relativité) qui ont contraint à reconsidérer ce qui paraissait nécessairement vrai.
Questions fréquentes
Quelle est la définition du rationalisme ?
Le rationalisme est la doctrine selon laquelle la raison est la source principale et le fondement de la connaissance certaine. Il affirme l'existence de vérités a priori, connues indépendamment de l'expérience, souvent appuyées sur des idées innées, et prend la démonstration mathématique pour modèle. Il s'oppose historiquement à l'empirisme, pour qui toute connaissance dérive de l'expérience sensible.
C'est qui, un rationaliste ?
En philosophie, un rationaliste est un penseur qui donne à la raison la priorité sur les sens pour fonder le savoir : Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz sont les rationalistes classiques. Dans le langage courant, le mot désigne aussi quelqu'un qui n'accepte que ce qui peut être justifié par des raisons, par opposition à la croyance, à l'autorité ou à la superstition.
Pourquoi parle-t-on de courant rationaliste et innéiste ?
Parce que les rationalistes classiques soutiennent que l'esprit possède des idées ou des principes innés, non tirés de l'expérience : l'idée de Dieu ou du moi chez Descartes, les principes d'identité et de raison suffisante chez Leibniz. Cet innéisme s'oppose à la « table rase » de Locke. Les rationalismes du xxe siècle, en revanche, ont abandonné l'innéisme.
Quelle est la différence entre rationalisme et empirisme ?
Le rationalisme fait de la raison la source de la connaissance et admet des vérités a priori ; l'empirisme fait de l'expérience sensible l'origine de toutes nos idées. Le premier prend les mathématiques pour modèle, le second les sciences d'observation. Kant a tenté de les concilier : toute connaissance commence avec l'expérience, mais ne dérive pas toute de l'expérience.
Qu'est-ce que le rationalisme critique et le rationalisme appliqué ?
Le rationalisme critique est la philosophie de Karl Popper : aucune connaissance n'est certaine, et la rationalité consiste à soumettre les théories à la critique et à la réfutation. Le rationalisme appliqué de Gaston Bachelard (1949) décrit une raison qui se transforme au contact de l'expérience scientifique et progresse par rectification de ses erreurs. Tous deux rompent avec l'innéisme classique.