Rationalisme
Le rationalisme tient la raison pour une source autonome de connaissance, capable d'atteindre, indépendamment de l'expérience, des vérités a priori. Sur ce socle commun, plusieurs systèmes — ceux de Descartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche — élaborent une métaphysique fondée sur les idées innées ou claires et distinctes, en opposition réglée avec l'empirisme britannique de la même époque.
La thèse centrale
Trois propositions, diversement combinées selon les auteurs, caractérisent le rationalisme classique. (1) Il existe des idées innées, présentes en l'esprit indépendamment de toute expérience. (2) Il existe des vérités a priori synthétiques — c'est-à-dire substantielles, non triviales — accessibles à la raison seule. (3) La méthode propre de la connaissance vraie est déductive : elle procède d'évidences premières par enchaînement rigoureux, sur le modèle des mathématiques.
Le rationalisme se distingue ainsi de l'empirisme sur les trois plans (origine, justification, méthode), tout en partageant avec lui le projet d'une fondation rationnelle du savoir contre l'aristotélisme scolastique.
Descartes
Descartes ouvre la séquence avec le Discours de la méthode (1637) et les Méditations métaphysiques (1641). Le doute hyperbolique conduit au cogito ; le critère de l'évidence claire et distincte se généralise. Les idées principales — celle de Dieu, du moi pensant, de l'étendue — sont innées en l'esprit ; l'expérience n'en est pas la source. La méthode déductive permet de reconstruire la science sur ces bases. Voir Descartes pour le détail.
Spinoza
Baruch Spinoza, dans l'Éthique (achevée 1675, publiée posthume 1677), pousse le geste rationaliste à son point limite. L'œuvre, exposée more geometrico — selon l'ordre des géomètres, par définitions, axiomes, propositions, démonstrations —, prétend déduire l'ensemble de la métaphysique, de l'éthique et de la philosophie politique d'un nombre fini de principes premiers. La substance unique (Dieu ou la Nature) se modifie en ses attributs et ses modes ; rien n'arrive contingentement. Cette nécessité absolue de la raison est l'aboutissement extrême du rationalisme classique.
Leibniz
Gottfried Wilhelm Leibniz défend, contre Locke (Nouveaux Essais sur l'entendement humain, rédaction 1704, publication posthume 1765), l'innéisme contre la tabula rasa. Au « rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens » — formule scolastique reprise par Locke —, Leibniz ajoute « si ce n'est l'entendement lui-même ». Les principes de la raison (identité, contradiction, raison suffisante) ne sauraient être tirés de l'expérience.
Leibniz distingue les vérités de raison (nécessaires, dont la négation implique contradiction) et les vérités de fait (contingentes, vraies parce que Dieu a choisi le meilleur monde possible). La distinction préfigure, sans s'y identifier, l'analytique/synthétique kantienne. Sa philosophie est un rationalisme tempéré qui fait place à l'empirisme dans son ordre propre.
Malebranche
Nicolas Malebranche, dans De la recherche de la vérité (1674–1675), prolonge et infléchit le cartésianisme. Sa doctrine de la vision en Dieu radicalise l'innéisme : nous voyons toutes choses en Dieu, source unique des idées. Cette position, sans postérité directe, ouvre la voie à des idéalismes ultérieurs.
Synthèse kantienne
Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), tente la synthèse des deux traditions. La raison ne peut, par elle seule, atteindre les choses en soi — concession à l'empirisme. Mais elle pose les conditions a priori sous lesquelles l'expérience est possible — concession au rationalisme. Les jugements synthétiques a priori, possibles parce que la raison structure d'avance toute expérience, marquent le déplacement : la raison n'est pas dogmatique mais transcendantale. Le rationalisme dogmatique du xviie est explicitement récusé.
Néo-rationalismes français
La philosophie française du xxe siècle a vu se développer des positions qu'on peut, sans abus, appeler néo-rationalistes. Léon Brunschvicg, dans Les Étapes de la philosophie mathématique (1912) et L'Expérience humaine et la causalité physique (1922), défend un rationalisme historique de l'esprit qui se forme dans son progrès même. Bachelard élabore, contre le rationalisme dogmatique, un rationalisme appliqué où la raison se transforme au contact des phénomènes scientifiques (voir Le Rationalisme appliqué, 1949).
Difficultés
Le rationalisme classique a été contesté sur trois points principaux. Les idées innées résistent mal à la critique empiriste de Locke (variabilité culturelle, expériences anthropologiques). La méthode déductive pure ne suffit pas à fonder les sciences empiriques : la physique mathématisée, que Descartes et Leibniz tenaient pour modèle, s'est développée par allers-retours avec l'expérimentation que la méthode déductive seule ne saurait commander. Le statut des vérités a priori est devenu plus problématique avec les développements du xxe (géométries non-euclidiennes, théorie de la relativité) qui ont contraint à reconsidérer ce qui paraissait nécessairement vrai.