Doute
Le doute, en épistémologie, est l'attitude qui consiste à suspendre son assentiment sur une proposition. Il prend deux figures principales : dogmatique, lorsqu'il aboutit à la thèse selon laquelle aucune connaissance n'est possible, et méthodique, lorsqu'il sert d'outil à la recherche d'un savoir mieux assuré. Les deux usages traversent l'histoire de la philosophie depuis l'Antiquité.
Les différentes catégories de doute
Le mot « doute » recouvre des attitudes très différentes. Pour une dissertation comme pour la lecture des textes, il est utile de les distinguer nettement :
- Le doute ordinaire : une hésitation locale, causée par un manque d'information (« je doute qu'il vienne »). Il porte sur une proposition précise et cesse quand l'information arrive.
- Le doute sceptique : une suspension du jugement érigée en attitude durable, voire en mode de vie. Chez les pyrrhoniens, il n'est pas un moyen mais une fin, qui conduit à la tranquillité. Voir scepticisme.
- Le doute méthodique : un doute volontaire et provisoire, employé comme instrument pour trier les croyances et atteindre une connaissance certaine. Il est un moyen, non une fin.
- Le doute hyperbolique : une forme exagérée à dessein du doute méthodique, qui tient pour faux tout ce qui est seulement douteux et pousse l'hypothèse jusqu'au malin génie.
- Le doute scientifique : l'attitude critique du chercheur, qui tient toute hypothèse pour révisable et la soumet au contrôle expérimental, sans pour autant tout révoquer en doute à la fois.
Le scepticisme antique
L'Antiquité grecque connaît deux traditions sceptiques distinctes. Le scepticisme académicien est celui de la Nouvelle Académie d'Arcésilas (au iiie siècle av. J.-C.) puis de Carnéade : il soutient qu'on ne peut rien connaître de manière certaine, contre la prétention des stoïciens à la katalepsis (perception cataleptique, immédiatement vraie).
Le scepticisme pyrrhonien, dont la formulation systématique nous est transmise par Sextus Empiricus dans les Esquisses pyrrhoniennes (vers 200), refuse même cette thèse négative. Il cherche par l'opposition systématique d'arguments l'équipollence (force égale des thèses opposées), qui conduit à la suspension de l'assentiment (épochè) et, par là, à la tranquillité (ataraxie). Les tropes d'Énésidème et d'Agrippa fournissent l'arsenal argumentatif ; ce dernier formule un trilemme repris en théorie de la justification.
Le doute méthodique cartésien
René Descartes, dans la première des Méditations métaphysiques (1641), fait un usage radicalement nouveau du doute : instrument méthodique d'élimination, et non pas position définitive. Il s'agit de douter délibérément de tout ce qui peut être douté, afin de découvrir s'il subsiste quelque chose qui résiste à l'épreuve.
Trois étapes scandent l'opération. L'argument des sens écarte ce que les sens nous transmettent — ils nous trompent parfois, donc on ne peut leur faire entièrement confiance. L'argument du rêve élargit : rien ne distingue avec certitude la veille du songe, donc même les expériences perceptives ordinaires sont suspectes. L'argument du malin génie pousse à la limite : une intelligence trompeuse pourrait nous abuser jusque dans les vérités mathématiques.
Le doute hyperbolique trouve sa borne dans le cogito : l'acte même de douter atteste l'existence de celui qui doute. C'est la première certitude reconquise, sur laquelle s'édifiera, dans la Méditation troisième et suivantes, la garantie divine des autres connaissances.
Doute méthodique et doute cartésien : quelle différence ?
Les deux expressions sont souvent employées comme synonymes, et le doute cartésien est bien l'exemple canonique du doute méthodique. On peut pourtant les distinguer. « Doute méthodique » désigne un type de doute : tout usage du doute comme instrument au service de la vérité. « Doute cartésien » désigne la réalisation particulière qu'en donne Descartes, avec quatre traits caractéristiques :
- il est volontaire : Descartes décide de douter, il n'y est pas contraint ;
- il est universel : il ne porte pas sur telle croyance, mais sur les fondements de toutes, une fois dans la vie ;
- il est hyperbolique : le simplement douteux est traité comme faux ;
- il est provisoire et théorique : il ne concerne pas la conduite de la vie, que Descartes règle par une morale « par provision » dans la troisième partie du Discours de la méthode (1637), et il prend fin avec le cogito.
C'est en ce sens que l'on parle du « doute rationnel » de Descartes : un doute conduit par la raison, réglé, qui vise sa propre fin. Descartes insiste lui-même sur ce qui le sépare des sceptiques, « qui ne doutent que pour douter », écrit-il dans le Discours : son but est au contraire de « s'assurer » et de trouver le roc sous la terre mouvante.
Doute et scepticisme
Douter n'est pas être sceptique. Le doute est un acte ou un état portant sur une proposition ; le scepticisme est une position philosophique sur la possibilité de la connaissance en général. On peut douter beaucoup sans être sceptique (c'est le cas de Descartes, qui doute pour fonder une science certaine), et l'on peut être sceptique au sens pyrrhonien sans affirmer qu'aucune connaissance n'est possible, puisque le pyrrhonien suspend aussi son jugement sur cette thèse.
Le scepticisme humien
David Hume reprend, dans des termes différents, des éléments sceptiques. Sa critique de la causalité (An Enquiry concerning Human Understanding, 1748) montre que la connexion nécessaire entre cause et effet n'est ni perçue ni démontrable : elle résulte d'une habitude de l'esprit. Sa formulation du problème de l'induction aboutit à un scepticisme à l'égard de toute généralisation empirique. Hume se réclame pourtant d'un scepticisme mitigé : la nature impose des croyances que la raison ne saurait justifier, et c'est par là qu'on agit.
Le scepticisme contemporain
L'épistémologie analytique du xxe siècle a reformulé le scepticisme cartésien sous une forme actualisée : l'hypothèse du cerveau dans la cuve. Hilary Putnam, dans Reason, Truth and History (1981), imagine un sujet dont le cerveau, prélevé et placé dans une cuve, est stimulé par un ordinateur de manière à reproduire toutes les expériences d'une vie ordinaire. Sans accès à cette éventualité, comment savoir qu'on n'est pas dans cette situation ? Putnam tente lui-même une réfutation par sa théorie sémantique externaliste.
Le scepticisme contemporain s'articule autour du principe de clôture : si je sais que p, et que je sais que p implique q, alors je sais que q. Or je sais que « j'ai une main » implique « je ne suis pas un cerveau dans une cuve ». Si je ne sais pas la seconde, je ne sais pas la première. Différentes réponses ont été proposées : rejet de la clôture (Nozick), contextualisme épistémique (DeRose, Lewis), théorie des alternatives pertinentes (Dretske).
La critique de Peirce : le doute de papier
Le philosophe américain Charles Sanders Peirce adresse au doute cartésien une objection devenue classique. Dans « Some Consequences of Four Incapacities » (1868), il soutient que nous ne pouvons pas commencer par le doute complet : nous commençons avec tous les préjugés que nous avons effectivement. Un doute universel décidé par la volonté n'est qu'un doute feint, et il recommande de ne pas prétendre douter en philosophie de ce dont nous ne doutons pas dans nos cœurs.
Dans « The Fixation of Belief » (1877), Peirce décrit le doute réel comme un état d'inconfort, une irritation qui provoque l'enquête, laquelle vise à retrouver une croyance stable. Le doute authentique a une cause — une surprise, une expérience récalcitrante — et porte sur un point déterminé. Peirce oppose ce doute réel au paper doubt, le « doute de papier » du philosophe qui écrit qu'il doute sans douter vraiment. Cette critique fonde l'épistémologie du pragmatisme : la connaissance est un processus d'enquête faillible, non une construction à partir d'un point zéro.
Doute et certitude
Le doute n'a de sens que par contraste avec ce qui résiste à son épreuve. Le débat sur ce qui mérite le nom de certitude traverse toute l'histoire de la connaissance. Wittgenstein, dans De la certitude (rédaction 1949–1951, publication posthume 1969), suggère que certaines propositions échappent au doute non parce qu'elles seraient évidentes, mais parce qu'elles forment l'arrière-plan dans lequel le douter lui-même prend sens. Cette piste pragmatiste tend à dissoudre la question sceptique plutôt qu'à y répondre.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le doute cartésien ?
C'est le doute que Descartes met en œuvre dans le Discours de la méthode (1637) et surtout dans la première des Méditations métaphysiques (1641). Volontaire, universel, hyperbolique et provisoire, il remet en cause les sens, la distinction de la veille et du rêve, puis les mathématiques avec l'hypothèse du malin génie, jusqu'à la certitude du cogito.
Qu'est-ce que le doute méthodique en philosophie ?
Le doute méthodique est un doute employé comme instrument : on suspend volontairement son assentiment pour éprouver ses croyances et ne retenir que ce qui résiste. Il n'est pas une fin mais un moyen vers la vérité. Il s'oppose au doute sceptique, qui fait de la suspension du jugement une attitude durable.
Quelle différence entre doute méthodique et doute cartésien ?
Le doute méthodique est un genre : tout doute mis au service de la recherche du vrai. Le doute cartésien en est l'exemple le plus célèbre, avec des traits propres : il est universel, hyperbolique (le douteux est tenu pour faux), limité à la théorie et non à la conduite de la vie, et il s'achève dans le cogito.
Quelle différence entre doute et scepticisme ?
Le doute est un acte ou un état d'esprit portant sur une proposition ; le scepticisme est une position philosophique sur la possibilité même de connaître. Descartes doute radicalement sans être sceptique, puisqu'il cherche une certitude. Le sceptique pyrrhonien, lui, fait de la suspension du jugement une manière de vivre.
Pourquoi Peirce critique-t-il le doute cartésien ?
Pour Peirce, on ne peut pas douter de tout par décision : un doute réel a une cause précise et provoque une enquête. Le doute universel de Descartes serait un « doute de papier », feint plutôt qu'éprouvé. Nous partons toujours de croyances existantes, que nous révisons au fil de l'enquête, comme le soutient le pragmatisme.