Doute
Le doute, en épistémologie, est l'attitude qui consiste à suspendre son assentiment sur une proposition. Il prend deux figures principales : dogmatique, lorsqu'il aboutit à la thèse selon laquelle aucune connaissance n'est possible, et méthodique, lorsqu'il sert d'outil à la recherche d'un savoir mieux assuré. Les deux usages traversent l'histoire de la philosophie depuis l'Antiquité.
Le scepticisme antique
L'Antiquité grecque connaît deux traditions sceptiques distinctes. Le scepticisme académicien est celui de la Nouvelle Académie d'Arcésilas (au iiie siècle av. J.-C.) puis de Carnéade : il soutient qu'on ne peut rien connaître de manière certaine, contre la prétention des stoïciens à la katalepsis (perception cataleptique, immédiatement vraie).
Le scepticisme pyrrhonien, dont la formulation systématique nous est transmise par Sextus Empiricus dans les Esquisses pyrrhoniennes (vers 200), refuse même cette thèse négative. Il cherche par l'opposition systématique d'arguments l'équipollence (force égale des thèses opposées), qui conduit à la suspension de l'assentiment (épochè) et, par là, à la tranquillité (ataraxie). Les tropes d'Énésidème et d'Agrippa fournissent l'arsenal argumentatif ; ce dernier formule un trilemme repris en théorie de la justification.
Le doute méthodique cartésien
René Descartes, dans la première des Méditations métaphysiques (1641), fait un usage radicalement nouveau du doute : instrument méthodique d'élimination, et non pas position définitive. Il s'agit de douter délibérément de tout ce qui peut être douté, afin de découvrir s'il subsiste quelque chose qui résiste à l'épreuve.
Trois étapes scandent l'opération. L'argument des sens écarte ce que les sens nous transmettent — ils nous trompent parfois, donc on ne peut leur faire entièrement confiance. L'argument du rêve élargit : rien ne distingue avec certitude la veille du songe, donc même les expériences perceptives ordinaires sont suspectes. L'argument du malin génie pousse à la limite : une intelligence trompeuse pourrait nous abuser jusque dans les vérités mathématiques.
Le doute hyperbolique trouve sa borne dans le cogito : l'acte même de douter atteste l'existence de celui qui doute. C'est la première certitude reconquise, sur laquelle s'édifiera, dans la Méditation troisième et suivantes, la garantie divine des autres connaissances.
Le scepticisme humien
David Hume reprend, dans des termes différents, des éléments sceptiques. Sa critique de la causalité (An Enquiry concerning Human Understanding, 1748) montre que la connexion nécessaire entre cause et effet n'est ni perçue ni démontrable : elle résulte d'une habitude de l'esprit. Sa formulation du problème de l'induction aboutit à un scepticisme à l'égard de toute généralisation empirique. Hume se réclame pourtant d'un scepticisme mitigé : la nature impose des croyances que la raison ne saurait justifier, et c'est par là qu'on agit.
Le scepticisme contemporain
L'épistémologie analytique du xxe siècle a reformulé le scepticisme cartésien sous une forme actualisée : l'hypothèse du cerveau dans la cuve. Hilary Putnam, dans Reason, Truth and History (1981), imagine un sujet dont le cerveau, prélevé et placé dans une cuve, est stimulé par un ordinateur de manière à reproduire toutes les expériences d'une vie ordinaire. Sans accès à cette éventualité, comment savoir qu'on n'est pas dans cette situation ? Putnam tente lui-même une réfutation par sa théorie sémantique externaliste.
Le scepticisme contemporain s'articule autour du principe de clôture : si je sais que p, et que je sais que p implique q, alors je sais que q. Or je sais que « j'ai une main » implique « je ne suis pas un cerveau dans une cuve ». Si je ne sais pas la seconde, je ne sais pas la première. Différentes réponses ont été proposées : rejet de la clôture (Nozick), contextualisme épistémique (DeRose, Lewis), théorie des alternatives pertinentes (Dretske).
Doute et certitude
Le doute n'a de sens que par contraste avec ce qui résiste à son épreuve. Le débat sur ce qui mérite le nom de certitude traverse toute l'histoire de la connaissance. Wittgenstein, dans De la certitude (rédaction 1949–1951, publication posthume 1969), suggère que certaines propositions échappent au doute non parce qu'elles seraient évidentes, mais parce qu'elles forment l'arrière-plan dans lequel le douter lui-même prend sens. Cette piste pragmatiste tend à dissoudre la question sceptique plutôt qu'à y répondre.