Néopositivisme
Le néopositivisme, ou positivisme logique, désigne le programme philosophique élaboré dans les années 1920–1930 par le Cercle de Vienne autour de Moritz Schlick, et par le Cercle de Berlin de Hans Reichenbach. Son projet : refonder l'épistémologie sur la nouvelle logique formelle, écarter la métaphysique par un critère de signification, unifier les sciences sur une base empirique. La dispersion du Cercle après 1936 transporte aux États-Unis l'essentiel de la philosophie analytique.
Formation et contexte
Le Wiener Kreis se constitue en 1924 autour de Moritz Schlick, titulaire de la chaire de philosophie des sciences inductives à l'université de Vienne — chaire occupée auparavant par Mach et Boltzmann. Le séminaire informel rassemble philosophes, mathématiciens, physiciens, économistes : Rudolf Carnap, Otto Neurath, Hans Hahn, Friedrich Waismann, Herbert Feigl, plus tard Kurt Gödel (membre périphérique). Le Cercle de Berlin, animé par Hans Reichenbach, joue un rôle parallèle.
Le contexte intellectuel est celui de la Vienne de l'entre-deux-guerres : foisonnement scientifique (relativité d'Einstein, mécanique quantique en formation, logique de Frege et Russell désormais accessible avec les Principia Mathematica, 1910–1913). Le projet se définit contre la métaphysique allemande dominante (idéalisme post-kantien, Heidegger plus tard), perçue comme spéculative, vague, politiquement réactionnaire.
Le manifeste de 1929
En 1929, à l'occasion de l'invitation de Schlick à Stanford, le Cercle publie Wissenschaftliche Weltauffassung. Der Wiener Kreis (La Conception scientifique du monde. Le Cercle de Vienne), rédigé principalement par Carnap, Hahn et Neurath. Le texte fixe les engagements : refus de la métaphysique, recours à l'analyse logique, unification des sciences, exigence d'une langue commune empiriquement fondée.
Le critère vérificationniste
La pierre angulaire du programme est le critère vérificationniste de signification : un énoncé n'a de signification cognitive que s'il est en principe vérifiable par l'expérience, ou s'il est analytiquement vrai (vrai en vertu de la signification des termes ou de la forme logique). Les énoncés métaphysiques, qui ne tombent dans aucune catégorie, sont déclarés sans signification : ils ne sont pas faux, ils sont vides.
Le critère, séduisant dans sa formulation initiale, s'avère difficile à préciser. La vérifiabilité directe exclut les énoncés universels (les lois physiques ne sont jamais entièrement vérifiées). La vérifiabilité en principe ne sait s'accommoder des entités théoriques inobservables. Les versions successives (Carnap parle de confirmation graduelle dans les années 1930) atténuent l'exigence sans rétablir la précision originelle. Popper, en marge du Cercle, propose la falsifiabilité comme alternative.
Carnap et la construction logique
Rudolf Carnap publie en 1928 Der logische Aufbau der Welt (La Construction logique du monde) : tentative de reconstruire l'ensemble des concepts du savoir sur une base d'expériences élémentaires (vécus phénoménaux), au moyen de la logique des relations. Le projet, ambitieux, n'est pas mené à terme ; Carnap lui-même l'abandonnera. Mais il en restera, dans la philosophie analytique, l'idéal d'une analyse logique du langage scientifique.
Carnap évoluera notablement. Logical Foundations of Probability (1950) et The Logical Syntax of Language (1934) marquent les étapes successives. Le débat avec Quine dans les années 1950 (Carnap soutient encore une distinction analytique/synthétique, Quine la conteste) illustre les difficultés internes du programme.
Neurath et la science unifiée
Otto Neurath défend une variante plus pragmatique. Contre le phénoménisme du premier Carnap, il oppose un physicalisme : les énoncés observationnels portent sur des objets physiques publics, non sur des sensations privées. Il anime le projet de l'International Encyclopedia of Unified Science, publication collective qui devait incarner l'unité de méthode au-delà des disciplines.
L'image du bateau de Neurath — la science est un navire qu'il faut réparer en haute mer, sans pouvoir le mettre à sec — résume la thèse : il n'y a pas de fondation absolue, on opère depuis l'intérieur de la connaissance, en révisant pièce après pièce. Quine reprendra l'image dans Word and Object.
Dispersion
L'assassinat de Schlick sur les marches de l'université de Vienne en juin 1936 par un ancien étudiant déséquilibré marque la fin du Cercle. La montée du nazisme contraint les membres à l'exil : Carnap et Feigl partent aux États-Unis, Neurath en Hollande puis en Angleterre, Reichenbach en Turquie puis en Californie. Cette dispersion transporte la philosophie analytique en Amérique du Nord, où elle s'installe durablement (Carnap à Chicago puis UCLA, Reichenbach à Los Angeles, Feigl au Minnesota).
Critiques et déclin
Plusieurs critiques convergent dans les années 1950. Quine, dans « Two Dogmas of Empiricism » (1951), sape les deux dogmes : la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme observationnel. Popper, depuis longtemps, conteste le vérificationnisme. Kuhn, en 1962, ruine la conception cumulative et logiciste qu'il associait au Cercle. Au tournant des années 1960, le programme néopositiviste apparaît épuisé.
Héritage
Le néopositivisme reste, paradoxalement, le berceau de la philosophie analytique contemporaine, qui s'en est définie en grande partie par opposition. Les techniques d'analyse logique, l'attention aux structures du langage scientifique, le souci de précision argumentative — tous traits hérités du Cercle — restent constitutifs de la tradition. La philosophie des sciences contemporaine continue de discuter, sous des formes transformées, les problèmes que le Cercle avait identifiés.