Kant
Emmanuel Kant (1724–1804) opère, avec la Critique de la raison pure (1781), ce qu'il appelle lui-même une « révolution copernicienne » en théorie de la connaissance : ce ne sont plus les objets qui règlent notre faculté de connaître, mais notre faculté de connaître qui détermine ce qui peut être pour nous objet. Les conditions de possibilité de l'expérience deviennent l'objet propre de la philosophie.
Repères biographiques
Kant naît et meurt à Königsberg (alors capitale de la Prusse-Orientale, aujourd'hui Kaliningrad), qu'il ne quitta jamais. Il y est formé dans le piétisme luthérien, étudie à l'université où il enseigne ensuite — d'abord comme privatdozent, puis, à partir de 1770, comme professeur ordinaire de logique et métaphysique. Ses habitudes de promenade ponctuelles, qui réglaient les horloges des voisins, sont devenues légendaires.
L'œuvre se partage en deux périodes. La période précritique, jusqu'aux années 1770, traite la métaphysique, la cosmologie, l'esthétique dans un cadre encore largement leibnizien-wolffien, modulé par la lecture des empiristes anglais. Le tournant critique s'opère dans la décennie 1770, sous le choc de la lecture de Hume, qui — selon les Prolégomènes (1783) — l'aurait réveillé de son « sommeil dogmatique ».
Œuvres principales
Les trois Critiques forment l'ossature : Critique de la raison pure (1781, profondément remaniée en 1787) sur les conditions de la connaissance théorique, Critique de la raison pratique (1788) sur la moralité, Critique de la faculté de juger (1790) sur le jugement esthétique et téléologique. Les Prolégomènes à toute métaphysique future (1783) résument le projet de la première Critique. Fondation de la métaphysique des mœurs (1785) précède la seconde ; Métaphysique des mœurs (1797) la prolonge.
La révolution copernicienne
La préface de la deuxième édition (1787) en donne la formule. Aussi longtemps qu'on a supposé que la connaissance devait se régler sur les objets, on n'a pu rendre compte qu'elle puisse être a priori. Si l'on suppose au contraire que les objets se règlent, pour autant qu'ils nous sont accessibles, sur notre faculté de connaître, alors les structures de cette faculté déterminent par avance ce que peut être un objet d'expérience pour nous. C'est l'analogie que Kant tire avec Copernic : au lieu de chercher l'astronomie en faisant tourner le ciel autour de l'observateur, on essaie l'inverse.
Cette inversion fonde l'idéalisme transcendantal : les objets que nous connaissons ne sont pas des choses en soi, mais des phénomènes constitués sous les conditions de notre sensibilité (espace, temps) et de notre entendement (catégories).
Distinctions cardinales
Deux distinctions structurent l'analyse. Un jugement est analytique si son prédicat est contenu dans le concept du sujet (« tous les corps sont étendus ») ; il est synthétique s'il l'augmente (« tous les corps sont pesants »). Un jugement est a priori s'il est connu indépendamment de l'expérience, a posteriori s'il en dépend.
La combinaison des deux pose le problème central. Les jugements analytiques a priori existent (les vérités logiques), les jugements synthétiques a posteriori existent (les énoncés empiriques). La question kantienne est : existe-t-il des jugements synthétiques a priori ? Si oui — Kant en donne les mathématiques et les principes de la physique pure pour exemples —, comment sont-ils possibles ?
Esthétique transcendantale
L'esthétique transcendantale étudie les conditions de la sensibilité : l'espace et le temps, qui ne sont pas des choses ni des propriétés des choses en soi, mais les formes pures de notre intuition. Toute donnée sensible nous est livrée sous ces deux formes : aucun objet n'est perçu sans être placé dans l'espace et dans le temps. Ces formes sont a priori et conditionnent l'expérience.
De là, Kant tire la possibilité des mathématiques pures comme connaissance synthétique a priori : la géométrie est l'analyse de l'espace comme intuition pure, l'arithmétique celle du temps. Cette doctrine, contestée par les développements ultérieurs (géométries non-euclidiennes, mathématiques formalisées), reste un repère : voir épistémologie des mathématiques.
Analytique transcendantale
L'entendement apporte la seconde condition. À côté des formes de la sensibilité, des catégories — concepts purs — structurent toute pensée d'objet : causalité, substance, unité, pluralité, possibilité, nécessité, etc. Kant en dresse une table dérivée des fonctions logiques du jugement. Ces catégories ne sont pas tirées de l'expérience mais imposées par l'entendement à toute donnée sensible pour la constituer en objet.
La déduction transcendantale doit montrer le droit qu'a l'entendement d'appliquer ces catégories. Elle est un des passages les plus difficiles de la Critique, refondu entre les deux éditions. Sa conclusion : les catégories ont une validité objective, mais seulement à l'intérieur de l'expérience possible. Hors d'elle, elles produisent des illusions métaphysiques.
Phénomène et chose en soi
De la révolution copernicienne suit une limite drastique. Nous ne connaissons que les phénomènes : les choses telles qu'elles nous apparaissent sous les conditions de notre sensibilité et de notre entendement. Les choses en soi (noumènes), telles qu'elles sont indépendamment de notre faculté de connaître, restent inaccessibles à la connaissance théorique. La métaphysique traditionnelle — qui prétend connaître l'âme, le monde comme totalité, Dieu — outrepasse cette limite et tombe dans l'illusion transcendantale, dont la Dialectique transcendantale diagnostique les figures (paralogismes, antinomies, idéal).
Réponse au problème humien
Le problème de l'induction, qui privait la causalité de toute justification rationnelle, reçoit une réponse transformée. La causalité n'est pas tirée de l'observation des successions régulières — Hume avait raison sur ce point —, mais elle n'est pas non plus une simple habitude. Elle est une catégorie a priori qui structure d'avance toute expérience possible : nous ne saurions percevoir d'objet sans le ranger sous des relations causales. Cette réponse a un coût — l'idéalisme transcendantal — qui a divisé la postérité.
Postérité
L'idéalisme allemand (Fichte, Schelling, Hegel) prolonge le geste kantien en effaçant la chose en soi. Les néokantismes du xixe siècle (Marbourg : Cohen, Natorp, Cassirer ; Bade : Windelband, Rickert) renouent avec la lettre kantienne pour fonder la philosophie des sciences. Le Cercle de Vienne, par contraste, récuse le synthétique a priori : les progrès de la logique et de la physique relativiste rendent la doctrine intenable selon Carnap, Reichenbach. La philosophie analytique contemporaine reprend la question kantienne sous des formes nouvelles — Strawson, McDowell, Brandom.