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Problème classique

Le problème de Gettier

En 1963, dans un article de trois pages publié dans la revue Analysis, Edmund Gettier propose deux contre-exemples qui semblent ruiner la définition classique de la connaissance comme croyance vraie justifiée. Il existe des cas, montre-t-il, où une personne tient une croyance qui est vraie et pour laquelle elle dispose d'une justification adéquate, sans qu'on puisse pour autant dire qu'elle sait. La question reste ouverte plus de soixante ans plus tard.

L'article de 1963

Edmund Gettier, jeune philosophe américain au moment de la publication, propose dans son article de trois pages d'Analysis (vol. 23, n° 6, 1963, p. 121–123) une démonstration que la définition tripartite — savoir comme croyance vraie justifiée — n'est pas suffisante. L'article ne dit rien de plus : il ne propose pas de solution, ne discute pas de variantes, ne s'engage pas philosophiquement au-delà du contre-exemple. C'est cette concision qui en a fait l'efficacité.

Gettier construit deux scénarios qui satisfont littéralement les trois conditions de la définition (croyance, vérité, justification) sans que l'intuition philosophique accepte de les qualifier de savoir. Le schéma est le même dans les deux cas : une croyance vraie, dûment justifiée, dont la vérité tient à un accident extérieur à la justification.

Le premier contre-exemple

Smith et Jones postulent au même emploi. Smith a une justification forte — il l'a entendu du président de la firme — pour croire (a) Jones obtiendra l'emploi. Smith a aussi compté les pièces dans la poche de Jones et croit, justifié par le décompte, (b) Jones a dix pièces dans sa poche. Smith déduit légitimement de (a) et (b) la proposition (c) l'homme qui obtiendra l'emploi a dix pièces dans sa poche. Smith croit (c), il est justifié à la croire, et (c) est vrai.

Mais — c'est le coup de Gettier — Smith se trompe. Ce n'est pas Jones qui obtient l'emploi, c'est Smith lui-même. Et Smith, à son insu, a aussi dix pièces dans sa poche. (c) est vrai par accident : la justification de Smith pointait vers Jones, et c'est par concours de circonstances que (c) se trouve vrai. Smith ne sait pas (c).

Le second contre-exemple

Smith croit, justifié, que Jones possède une Ford. Sans avoir aucune information indépendante, mais par règle de logique élémentaire, il déduit la disjonction Jones possède une Ford ou Brown est à Barcelone. Smith croit cette disjonction, il y est justifié, et la disjonction est vraie. Mais Jones, en réalité, ne possède plus sa Ford ; et Brown se trouve, par concours de circonstances, effectivement à Barcelone. La disjonction est vraie, mais pas pour la raison invoquée par la justification.

Le schéma commun

Les deux exemples partagent une structure. Le sujet a une croyance fausse mais justifiée (Jones obtient l'emploi ; Jones possède une Ford). Il en déduit, par règle valide, une autre croyance qui se trouve, par accident extérieur à la justification, être vraie. La croyance dérivée satisfait les trois conditions classiques sans pour autant constituer un savoir, parce que la chaîne justificative ne porte pas sur ce qui rend la croyance vraie.

Le diagnostic est unanime — l'intuition philosophique récuse, dans les deux cas, l'attribution du savoir. La définition tripartite est donc, dans son état initial, insuffisante : elle laisse passer des cas que le concept de connaissance ne contient pas.

Les réponses

Plus de soixante ans de littérature ont produit plusieurs grandes voies. Aucune n'a fait consensus ; chacune a ses partisans et ses contre-exemples.

L'indéfaisabilité

Keith Lehrer et Thomas Paxson, dans « Knowledge: Undefeated Justified True Belief » (Journal of Philosophy, 1969), ajoutent une quatrième condition : la justification ne doit pas être défaisable, c'est-à-dire annulable par une vérité ignorée du sujet. Dans le cas Gettier, la vérité que Smith ignore (Jones n'obtient pas l'emploi) annulerait sa justification, donc la condition d'indéfaisabilité n'est pas remplie. La difficulté est de circonscrire les vérités pertinentes sans circularité ni surcharge.

La théorie causale

Alvin Goldman, dans « A Causal Theory of Knowing » (Journal of Philosophy, 1967), propose qu'une croyance ne soit savoir que si elle est causalement liée au fait qu'elle décrit. Dans les exemples Gettier, la croyance dérivée n'est pas causalement liée au fait qui la rend vraie (la dixième pièce dans la poche de Smith, le voyage de Brown à Barcelone) : la chaîne causale ne va pas du fait à la croyance. La théorie causale a été affinée et critiquée — elle peine à couvrir les croyances mathématiques et abstraites — et a évolué chez Goldman vers le fiabilisme.

Le traçage de la vérité

Robert Nozick, dans Philosophical Explanations (1981), propose deux contrefactuels. Une croyance est savoir si : (1) si p n'était pas vrai, S ne le croirait pas ; (2) si p était vrai dans des circonstances voisines, S le croirait. Dans les cas Gettier, le premier contrefactuel échoue : si Smith n'avait pas dix pièces dans sa poche par accident, sa croyance que (c) reposerait toujours sur sa justification fausse. La théorie a un coût — elle invalide le principe de clôture sous implication connue, ce qui surprend.

L'épistémologie des vertus

Ernest Sosa (Knowledge in Perspective, 1991), Linda Zagzebski (Virtues of the Mind, 1996) reformulent le savoir comme croyance vraie produite par une vertu intellectuelle, c'est-à-dire une compétence stable du sujet. Dans les cas Gettier, la croyance vraie n'est pas due à une compétence du sujet mais au hasard ; elle ne mérite donc pas le nom de savoir. La théorie articule fortement le moment internaliste (le sujet) et le moment externaliste (la fiabilité effective).

État actuel

Aucune réponse n'a fait consensus. Pour chaque proposition, des contre-exemples ont été construits qui en éprouvent les limites. Le débat a pris des formes plus techniques (épistémologie modale, sécurité, sensibilité), s'est éloigné des intuitions ordinaires, et a parfois conduit à reconsidérer la pertinence même du projet d'analyse classique du savoir. Timothy Williamson (Knowledge and Its Limits, 2000) propose même de tenir le savoir pour un état mental primitif, irréductible à une combinaison de conditions.

Le problème reste, à ce titre, l'un des plus enseignés de l'épistémologie analytique contemporaine. Sa concision originelle en fait l'exemple par excellence d'un argument qui, en trois pages, a déplacé un programme philosophique entier.