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Penseur

Bachelard

Gaston Bachelard (1884–1962) occupe une place singulière dans la philosophie française du xxe siècle : philosophe des sciences le jour, philosophe des éléments la nuit. C'est dans la première veine qu'il forge les concepts qui marqueront durablement l'épistémologie française — rupture épistémologique, obstacle épistémologique, philosophie du non — et qu'il transmet à Canguilhem, puis à Foucault, l'idée d'une histoire des sciences attentive aux discontinuités.

Repères biographiques

La trajectoire est singulière. Issu d'une famille d'artisans champenois, Bachelard est postier à Remiremont après le baccalauréat, étudie en candidat libre, devient professeur de physique-chimie au collège de Bar-sur-Aube en 1919, passe l'agrégation de philosophie en 1922 — à trente-huit ans —, soutient sa thèse en 1927. Maître de conférences à Dijon (1930), il accède à la chaire d'histoire et philosophie des sciences à la Sorbonne en 1940, où il enseigne jusqu'en 1954. Il y est suivi par Canguilhem.

L'œuvre se déploie sur deux versants. L'un — qui nous occupe ici — est l'épistémologie : dix livres sur la pensée scientifique, de l'Essai sur la connaissance approchée (1928) au Matérialisme rationnel (1953). L'autre, qui commence avec La Psychanalyse du feu (1938) et culmine dans La Poétique de l'espace (1957), est une exploration de l'imagination poétique et des éléments. Bachelard refuse de subordonner l'un à l'autre : ce sont les deux dimensions, complémentaires et irréductibles, de l'esprit humain.

Œuvres principales en épistémologie

Essai sur la connaissance approchée (1928, thèse principale) ; Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne (1932) ; Le Nouvel Esprit scientifique (1934), exposé compact des thèses majeures ; La Formation de l'esprit scientifique (1938), sous-titré « Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective » ; La Philosophie du non (1940), méthodologie de la science contemporaine ; Le Rationalisme appliqué (1949) ; L'Activité rationaliste de la physique contemporaine (1951) ; Le Matérialisme rationnel (1953).

La rupture épistémologique

La connaissance scientifique ne prolonge pas la connaissance commune : elle s'en sépare. Cette discontinuité — la rupture épistémologique — est, chez Bachelard, à la fois constat historique et exigence méthodologique. Historique : la science moderne se constitue contre les évidences sensibles (la Terre tourne, le vide existe, la masse n'est pas un poids). Méthodologique : penser scientifiquement, c'est se défaire des images qu'on s'était spontanément formées.

La rupture est interne au sujet connaissant. Elle se produit en chaque chercheur, en chaque étudiant, à chaque génération. Elle est aussi intermittente : l'histoire des sciences est faite de discontinuités successives — la chimie de Lavoisier rompant avec la chimie phlogistique, la mécanique einsteinienne avec la newtonienne. Les théories anciennes ne sont pas des cas particuliers approximatifs des nouvelles, mais des configurations conceptuelles différentes.

L'obstacle épistémologique

Le concept jumeau — l'obstacle épistémologique — est forgé dans La Formation de l'esprit scientifique (1938). L'obstacle n'est pas externe à la connaissance (manque d'information, complexité de l'objet) mais inhérent à l'acte de connaître. Bachelard en énumère plusieurs : l'expérience première (qui séduit par sa richesse sensorielle), la connaissance générale (qui satisfait par la généralisation hâtive), l'obstacle verbal (qui paie d'un mot bien choisi), l'obstacle substantialiste (qui attribue aux choses des pouvoirs cachés), l'animisme, la libido.

Le sous-titre — « Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective » — annonce l'attention bachelardienne à la dimension affective et inconsciente des résistances à la science. Lecteur de Freud sans s'y subordonner, Bachelard cherche dans les textes scientifiques anciens les images qui guidaient la pensée à l'insu du chercheur.

La philosophie du non

La Philosophie du non (1940) est l'œuvre méthodologique la plus aiguë. La science moderne procède par négation de ses propres catégories antérieures : la géométrie non-euclidienne nie un postulat de l'euclidienne, la mécanique non-newtonienne nie l'absolu du temps, la chimie non-lavoisienne nie la stabilité des éléments. Ces négations ne détruisent pas ; elles englobent comme cas particuliers et libèrent ce qui leur résistait.

La philosophie du non n'est pas un négationnisme : elle est une dialectique du concept qui se reforme en s'arrachant à lui-même. Elle commande aussi un pluralisme philosophique propre à chaque science : à chaque concept correspond une attitude philosophique appropriée, qu'il serait vain de vouloir uniformiser sous une métaphysique unique.

Le rationalisme appliqué

Le titre du livre de 1949 condense la position bachelardienne. La raison ne précède pas l'expérience : elle se construit en s'y appliquant. Une rationalité désengagée, qui prétendrait fixer a priori les conditions du savoir, ne peut suivre la science effective. La pensée scientifique transforme ses propres catégories au contact des phénomènes ; le concept est en travail.

Le concept de phénoménotechnique exprime cette idée du côté de l'expérimentation : les phénomènes scientifiques ne sont pas observés tels quels, ils sont produits par l'instrumentation théoriquement informée. L'instrument, loin d'être un appendice neutre du regard, est « une théorie matérialisée ».

Le second versant : la rêverie

L'œuvre poétique — La Psychanalyse du feu (1938), L'Eau et les rêves (1942), L'Air et les songes (1943), La Terre et les rêveries de la volonté (1948), La Poétique de l'espace (1957) — explore les images des quatre éléments dans la littérature et la rêverie. Bachelard refuse explicitement d'y voir le complément ou la prolongation de l'épistémologie : ce sont deux régimes distincts de l'esprit, l'un cherchant le concept, l'autre l'image. Les deux versants se commandent par leur indépendance.

Postérité

L'influence sur l'épistémologie historique française est décisive. Canguilhem succède à Bachelard à la chaire de la Sorbonne et infléchit la doctrine vers les sciences du vivant. Foucault, qui présente sa thèse sous Canguilhem, prolonge la pensée de la discontinuité avec la notion d'épistémè. Althusser reprend la rupture pour sa lecture de Marx (voir rupture épistémologique).

La réception anglo-saxonne est plus tardive et plus partielle. La proximité avec certaines analyses kuhniennes a été soulignée — discontinuité, refus du cumul linéaire — sans que Bachelard ait directement influencé Kuhn. Les deux traditions, française et américaine, restent largement autonomes.