Philosophie des sciences
La philosophie des sciences désigne l'analyse philosophique des sciences : leurs méthodes, leurs théories, leurs lois, leurs modes d'explication. Elle se constitue comme discipline distincte au xixe siècle, s'institutionnalise par des chaires, des revues, des sociétés savantes, et se distingue à la fois de l'histoire des sciences (qui étudie leur formation effective) et de la sociologie des sciences (qui étudie leurs conditions sociales).
Naissance de la discipline
L'idée d'une réflexion philosophique sur les sciences est ancienne — Aristote, Bacon, Descartes y consacrent des passages décisifs. Mais la philosophie des sciences comme discipline universitaire spécialisée se forme au xixe siècle. William Whewell (The Philosophy of the Inductive Sciences, 1840) en propose une première synthèse anglo-saxonne. Auguste Comte en France, John Stuart Mill (A System of Logic, 1843) en Angleterre, Ernst Mach et le Cercle de Vienne en Autriche, en posent les jalons successifs.
L'institutionnalisation s'accélère au xxe siècle. La revue Philosophy of Science est fondée en 1934 sous l'impulsion de la Philosophy of Science Association. Le British Journal for the Philosophy of Science paraît à partir de 1950. En France, la Revue d'histoire des sciences, fondée par Pierre Brunet en 1947, accueille des travaux de philosophie des sciences. Des chaires spécialisées sont créées dans les universités au cours du siècle.
Objets principaux
Les objets canoniques de la discipline se sont stabilisés autour de quelques grandes questions. Quelle est la nature des théories scientifiques ? Conception syntaxique (Carnap : système formel interprété par règles de correspondance), conception sémantique (Suppes, van Fraassen : classes de modèles), conception structurale. Quel est le statut des lois ? Régularités universelles, généralisations soutenant des contrefactuels, descriptions de tendances (Cartwright). Comment confirme-t-on une hypothèse ? Inductivisme (Carnap), corroboration popperienne, bayésianisme.
Modes d'explication
La théorie de l'explication scientifique a connu plusieurs modèles successifs. Le modèle déductif-nomologique (DN), formulé par Carl Hempel et Paul Oppenheim dans « Studies in the Logic of Explanation » (Philosophy of Science, 1948), tient pour explicatif un argument déductif où l'explanans contient au moins une loi naturelle et où l'explanandum suit logiquement. Le modèle inductif-statistique (IS) en est la variante pour les explications probabilistes.
Plusieurs critiques (Salmon, Bromberger) ont montré les insuffisances du DN : explications symétriques erronées, indifférence à la pertinence causale. Les théories causales de l'explication (Salmon : Scientific Explanation and the Causal Structure of the World, 1984) cherchent à intégrer la dimension causale. Les théories par mécanismes (Machamer, Darden, Craver, 2000) proposent un modèle adapté aux sciences biologiques : expliquer, c'est exhiber le mécanisme par lequel un phénomène se produit. La pluralité des modèles explicatifs est aujourd'hui la position majoritaire.
Distinctions disciplinaires
La philosophie des sciences se distingue de plusieurs disciplines voisines. L'histoire des sciences étudie la formation effective du savoir scientifique : trajectoires institutionnelles, biographies, controverses, archives. La philosophie des sciences mobilise l'histoire — la history and philosophy of science (HPS) anglo-saxonne en est le prolongement institutionnel — sans s'y réduire.
La sociologie des sciences (Merton, école d'Édimbourg, anthropologie des sciences) étudie les conditions sociales et institutionnelles de la production du savoir. Elle entretient un rapport complexe avec la philosophie : convergence sur le rôle des contextes, divergence sur la portée normative des analyses (voir constructivisme).
La philosophie des sciences générale se prolonge en philosophies des sciences spéciales : mathématiques, physique, biologie, sciences sociales. Les questions y prennent un tour spécifique au regard des objets propres de chaque domaine.
Tradition française
En France, la philosophie des sciences emprunte une voie distincte de la philosophy of science anglo-saxonne. La tradition de l'épistémologie historique — Bachelard, Canguilhem, Foucault — privilégie l'histoire conceptuelle des sciences sur l'analyse logique des théories. Les institutions — Institut d'histoire des sciences et techniques, IHPST aujourd'hui — perpétuent cette spécificité, qu'enrichissent depuis quelques décennies des travaux plus proches du style analytique anglo-saxon.
Quelques débats actuels
La philosophie des sciences contemporaine traite, parmi d'autres, de la sous-détermination des théories par les données (plusieurs théories peuvent rendre compte des mêmes observations), de la place des modèles (qui ne sont ni des théories ni des données mais des intermédiaires), de la réplicabilité (crise de la réplication en sciences expérimentales), de la science et valeurs (les jugements de valeur sont-ils légitimes dans la pratique scientifique ?).
L'attention aux spécificités disciplinaires tend à supplanter, depuis trente ans, le projet d'une philosophie des sciences générale. Les analyses se construisent à partir de cas précis (la biologie évolutionniste, la cosmologie, la psychologie cognitive), dont elles tirent des conclusions plus locales que celles que cherchaient le néopositivisme ou le popperisme classique.