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Concept fondamental

Induction

L'induction désigne, en théorie de la connaissance, l'inférence par laquelle on passe de cas particuliers à une conclusion générale ou à un cas non observé. À la différence de la déduction, elle est ampliative : la conclusion contient plus que les prémisses, et n'est jamais garantie par elles. Hume en a fait, en 1748, le problème central de l'épistémologie empiriste.

Définition et formes

Au sens le plus large, l'induction est toute inférence dont la conclusion va au-delà du contenu strictement déductible des prémisses. Le cas paradigmatique est celui de l'induction par énumération : on a observé un nombre n d'individus de l'espèce A possédant la propriété F, on conclut que tous les A sont F (ou, plus prudemment, que le prochain A le sera).

L'induction éliminative, dont Francis Bacon (Novum Organum, 1620) puis John Stuart Mill (A System of Logic, 1843) ont proposé les méthodes — accord, différence, variations concomitantes —, opère par exclusion d'hypothèses concurrentes. L'abduction, ou inférence à la meilleure explication, formalisée par C. S. Peirce, conclut à la cause la plus plausible étant donné les effets observés.

Le problème humien

David Hume, dans la section iv de l'Enquiry concerning Human Understanding (1748), formule le problème dans toute sa rigueur. Toute inférence inductive suppose, implicitement, que le futur ressemblera au passé — que les régularités observées se maintiendront. Cette supposition n'est pas démontrable : les contre-exemples sont concevables sans contradiction, et un raisonnement probabiliste ne ferait que la présupposer à nouveau, sous peine de circularité.

Hume conclut que l'inférence inductive n'a pas de fondement rationnel ; elle relève d'une habitude de l'esprit, formée par la répétition d'expériences voisines. Cette analyse traverse toute l'épistémologie ultérieure, et a réveillé Kant, selon ses propres dires, de son « sommeil dogmatique ».

Réponses au problème

Plusieurs voies ont été tentées. Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), traite la causalité comme une catégorie a priori de l'entendement : la régularité de la nature n'est pas constatée, elle est imposée par les conditions mêmes de l'expérience possible. Cette réponse a un coût considérable — l'idéalisme transcendantal — qui en limite la réception.

Hans Reichenbach, dans Experience and Prediction (1938), propose une justification pragmatique : si une méthode quelconque permet de prédire l'avenir, c'est nécessairement l'induction (ou une méthode équivalente). On ne peut donc rien perdre à l'utiliser. La justification est défensive plutôt que positive.

Karl Popper, dans Logik der Forschung (1934), refuse purement et simplement l'induction. Pour lui, la science ne procède pas par induction mais par conjectures audacieuses soumises à des tests potentiellement réfutants. Le problème humien serait dissous dès lors qu'on cesse d'attribuer à l'induction un rôle qu'elle n'a pas. Cette position est elle-même contestée : comment justifier une préférence pour les théories non encore réfutées, sinon par un raisonnement inductif déguisé ?

Le bayésianisme propose une représentation probabiliste : les croyances ont des degrés, mises à jour par conditionnalisation à mesure que l'évidence s'accumule. Le problème devient celui des probabilités a priori — comment les fixer ? Plusieurs réponses (principe d'indifférence, calibration, échangeabilité de De Finetti) coexistent sans consensus.

Le nouveau problème de Goodman

Nelson Goodman, dans Fact, Fiction, and Forecast (1954), montre que la difficulté est plus profonde que Hume ne l'avait formulée. Soit le prédicat vleu, défini ainsi : « un objet est vleu s'il est observé avant un instant t futur et est vert, ou s'il est observé après et est bleu ». Toutes les émeraudes observées jusqu'ici sont aussi bien vertes que vleues. L'induction usuelle conclut qu'elles sont vertes ; symétriquement, elle conclurait qu'elles sont vleues — donc bleues après t.

Le nouveau problème est celui des prédicats projetables : pourquoi certains prédicats supportent l'induction et d'autres non ? La réponse goodmanienne fait intervenir l'usage social des prédicats (entrenchment). Le débat reste ouvert.

Induction et méthode scientifique

La place réelle de l'induction dans la pratique scientifique fait elle-même débat. La conception inductiviste classique (de Bacon à Mill) tient l'induction pour la méthode propre des sciences. Popper la récuse. La position contemporaine la plus répandue, sans nom propre, accepte que la science combine conjectures, déduction, induction et inférence à la meilleure explication, sans privilège méthodologique de l'une sur l'autre.