Réalisme scientifique
Le réalisme scientifique soutient que les théories scientifiques mûres décrivent un monde réel et que leurs entités inobservables (électrons, gènes, champs) existent indépendamment de nos pratiques. Trois clauses se distinguent : métaphysique (un monde existe), sémantique (les théories doivent être lues littéralement), épistémique (nos meilleures théories sont approximativement vraies). Les antiréalismes contemporains contestent surtout la troisième.
Les trois clauses
Le réalisme scientifique articule trois thèses qu'on peut tenir séparément ou conjointement. (1) Métaphysique : un monde existe indépendamment de l'esprit et des pratiques scientifiques. (2) Sémantique : les théories scientifiques doivent être lues littéralement, leurs énoncés sur les inobservables (atomes, gènes) ayant une valeur de vérité. (3) Épistémique : nos meilleures théories sont approximativement vraies, ce qui justifie de croire à l'existence des entités qu'elles postulent.
La clause (1) est très largement acceptée et n'est guère contestée que dans les positions idéalistes radicales. Les débats contemporains portent surtout sur (2) et (3). L'antiréaliste typique accepte (1), conteste (3), et se trouve, sur (2), dans une position complexe à articuler.
L'argument du miracle
L'argument central du réalisme moderne est dû à Hilary Putnam (« What is Mathematical Truth ? », 1975). Si les théories scientifiques n'étaient pas, en quelque mesure, vraies, leur succès prédictif serait un miracle. La précision étonnante avec laquelle les théories physiques anticipent des phénomènes nouveaux — la déviation de la lumière par le soleil, le boson de Higgs — n'aurait pas d'explication s'il n'existait pas une correspondance, même imparfaite, entre les structures théoriques et le monde. Le réalisme est, dans cette perspective, la seule explication non miraculeuse du succès des sciences.
L'argument est un raisonnement à la meilleure explication. Sa force dépend du caractère effectivement explicatif du réalisme : les antiréalistes objectent que l'adéquation empirique des théories suffirait à rendre compte du succès, sans engager d'engagement ontologique sur les inobservables.
L'empirisme constructif
Bas van Fraassen, dans The Scientific Image (1980), propose la position antiréaliste la plus systématique du débat contemporain. La science vise l'adéquation empirique : une théorie est acceptable si ses conséquences observables sont vraies. Croire à l'existence des entités inobservables que la théorie postule n'est pas requis par l'acceptation rationnelle de la théorie. On peut accepter une théorie sans croire à sa vérité littérale.
Van Fraassen distingue acceptance et croyance, et défend une attitude d'agnosticisme sur les inobservables. La position s'appuie sur une distinction observable/inobservable que les réalistes contestent (tout est observable avec les bons instruments ; la frontière dépend de l'équipement et de la physiologie humaine) et qui mérite, en réalité, des analyses fines.
L'instrumentalisme
L'instrumentalisme, plus radical, tient que les théories sont des outils prédictifs sans valeur de vérité : les énoncés théoriques ne sont ni vrais ni faux, ils sont commodes ou non. Cette position, défendue par certains pragmatistes (Dewey à certains moments) et popularisée par les interprétations instrumentalistes de la mécanique quantique, est aujourd'hui minoritaire : elle peine à articuler la pratique scientifique effective, où les chercheurs raisonnent comme si leurs entités existaient.
La pessimist meta-induction
Larry Laudan, dans « A Confutation of Convergent Realism » (Philosophy of Science, 1981), oppose au réalisme un argument historique. L'histoire des sciences regorge de théories qui ont eu, en leur temps, un succès empirique considérable et qui ont été ensuite tenues pour fausses : phlogistique, calorique, éther luminifère, électromagnétisme préfaradéen, plusieurs cosmologies. Si ces théories, malgré leur succès, étaient fausses, qu'est-ce qui garantit que nos meilleures théories actuelles ne le sont pas ? L'induction pessimiste mine la clause épistémique du réalisme.
L'argument suppose que les théories actuelles soient comparables aux théories réfutées. Le réaliste sélectif y voit au contraire une asymétrie : certains éléments des théories anciennes — notamment leurs structures — ont été préservés à travers les changements théoriques, et c'est sur ces éléments persistants que le réalisme doit se concentrer.
Le réalisme structural
John Worrall, dans « Structural Realism: The Best of Both Worlds ? » (Dialectica, 1989), propose une voie intermédiaire : le réalisme structural. Ce qui est préservé à travers les révolutions scientifiques, ce ne sont pas les ontologies particulières (le calorique disparaît, l'éther aussi), mais les structures mathématiques qui décrivent les relations entre phénomènes. Les équations de Fresnel pour la lumière, intégrées par Maxwell dans une théorie électromagnétique différente, restent largement valables. Le réalisme structural croit aux structures, agnostique sur les entités qui les portent.
La position a connu une diversification : réalisme structural épistémique (Worrall : nous ne pouvons connaître que les structures), réalisme structural ontique (Ladyman : il n'y a rien au-delà des structures ; les entités sont des nœuds relationnels). La seconde version est plus forte et plus contestée.
Réalisme sélectif
Philip Kitcher (The Advancement of Science, 1993) et Stathis Psillos (Scientific Realism: How Science Tracks Truth, 1999) défendent un réalisme sélectif : il faut être réaliste sur les éléments des théories qui sont effectivement responsables de leur succès empirique, agnostique sur les autres. Cette position permet de reconnaître la valeur de l'argument de Laudan tout en maintenant un engagement réaliste sur ce qui mérite d'être préservé.
Domaines particuliers
Le débat se rejoue dans chaque domaine scientifique avec des spécificités. En physique, l'interprétation de la mécanique quantique mêle questions réalistes (les particules existent-elles avant la mesure ?) et questions sémantiques (qu'est-ce qu'une superposition d'états ?). En biologie, le statut des espèces et des fonctions soulève des questions analogues. Voir aussi le problème réalisme/antiréalisme.