Justification
La justification désigne, en théorie de la connaissance, la qualité par laquelle une croyance est appuyée sur des raisons de la tenir pour vraie. Elle distingue le savoir de la simple croyance vraie obtenue par chance. Trois grandes options structurent depuis l'Antiquité le débat sur sa nature : fondationnalisme, cohérentisme, et plus récemment fiabilisme.
Le trilemme d'Agrippa
Si toute croyance justifiée requiert une raison, et si toute raison doit être à son tour justifiée, on s'expose à trois issues seulement, énumérées par les sceptiques antiques (Sextus Empiricus rapporte les tropes d'Agrippa dans les Esquisses pyrrhoniennes) : la régression à l'infini, la circularité, ou l'arrêt arbitraire sur une croyance non justifiée. Le problème, transmis sous le nom de trilemme de Münchhausen (Hans Albert), demeure le cadre des théories contemporaines, qui se distinguent par le choix d'un terme ou d'un assouplissement.
Le fondationnalisme
Le fondationnalisme accepte l'arrêt : il existe des croyances de base, justifiées indépendamment d'autres croyances, sur lesquelles tout le reste s'édifie. Descartes, dans les Méditations métaphysiques (1641), en offre la version classique : la certitude du cogito sert d'assise à un édifice reconstruit par étapes. Roderick Chisholm, dans Theory of Knowledge (1re éd. 1966), en propose une version moderne plus modeste, où les croyances de base sont les états perceptifs et introspectifs immédiats.
Deux variantes coexistent : le fondationnalisme fort exige des croyances de base infaillibles ou indubitables ; le fondationnalisme modéré se contente d'une justification prima facie, révisable. La difficulté principale est de caractériser les croyances de base sans réintroduire une justification venue d'ailleurs.
Le cohérentisme
Le cohérentisme accepte la circularité, à condition qu'elle soit suffisamment large : une croyance est justifiée par sa place dans un système cohérent de croyances. Aucune croyance n'est de base ; c'est l'ensemble qui se soutient lui-même. Laurence BonJour (The Structure of Empirical Knowledge, 1985) et Keith Lehrer (Knowledge, 1974) en sont les défenseurs contemporains les plus systématiques.
Le cohérentisme se heurte à l'objection classique de la déconnexion empirique : rien n'empêche un système de croyances cohérent d'être totalement déconnecté du monde — un roman parfaitement construit serait, à ce titre, une connaissance. BonJour ajoute en réponse une exigence d'observation, ce qui le rapproche d'un fondationnalisme déguisé. Il a d'ailleurs reconsidéré sa position dans des écrits ultérieurs.
Le fiabilisme
Le fiabilisme, exposé par Alvin Goldman dans « A Causal Theory of Knowing » (Journal of Philosophy, 1967) puis dans Epistemology and Cognition (1986), redéfinit la justification par la fiabilité du processus cognitif qui produit la croyance. Une perception, une mémoire, un raisonnement sont des sources fiables si elles produisent une majorité de croyances vraies dans des conditions normales. Une croyance est justifiée si elle a été produite par un tel processus.
Le fiabilisme déplace l'exigence d'une justification réflexivement accessible vers une condition externe au sujet. Il évacue ainsi le risque de régression infinie, mais introduit ses propres difficultés : le problème de la généralité (à quel niveau de spécification décrire le processus pertinent ?) et la possibilité, pour un sujet entièrement trompé, d'avoir des croyances fiabilistement justifiées sans aucun accès à leur fiabilité.
Internalisme et externalisme
Le débat le plus structurant en épistémologie contemporaine porte sur l'accessibilité de la justification. L'internalisme tient que les facteurs justifiants doivent être réflexivement accessibles au sujet — il doit pouvoir, par introspection, déterminer ce qui justifie sa croyance. L'externalisme refuse cette exigence : ce qui compte est la fiabilité effective, indépendamment de l'accès du sujet.
Le fondationnalisme classique et le cohérentisme sont typiquement internalistes. Le fiabilisme est paradigmatiquement externaliste. La controverse s'articule à des questions parallèles : quel est le rôle de la croyance en sa propre justification ? Le sujet trompé du malin génie cartésien — voir la page doute — peut-il être justifié ?
L'épistémologie des vertus
Une voie plus récente, défendue par Ernest Sosa (Knowledge in Perspective, 1991) et Linda Zagzebski (Virtues of the Mind, 1996), reformule la justification en termes de vertus intellectuelles : dispositions stables du sujet qui le rendent fiable dans la formation de croyances. Cette approche cherche à unifier la dimension externaliste (fiabilité effective) et la dimension internaliste (caractère du sujet).
Justification et savoir
La justification est l'une des trois conditions de la définition tripartite de la connaissance. Le problème de Gettier (1963) a montré qu'elle ne suffisait pas, conjointement aux deux autres, à constituer le savoir : une croyance peut être vraie et justifiée sans être savoir. Les théories contemporaines ajoutent donc, à la justification, une condition supplémentaire — indéfaisabilité, traçage de la vérité, sécurité — pour exclure la chance épistémique.