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Penseur

Popper

Karl Popper (1902–1994) propose, avec Logik der Forschung (1934), de remplacer le critère vérificationniste de signification par un critère de démarcation : une théorie est scientifique non parce qu'elle peut être vérifiée — ce que ne peut aucune théorie générale —, mais parce qu'elle peut être réfutée. La falsifiabilité devient le cœur d'une méthodologie entière, dont l'autorité, dans la formation des chercheurs, n'a guère été ébranlée par les critiques philosophiques.

Repères biographiques

Karl Popper naît à Vienne dans une famille bourgeoise juive convertie au protestantisme. Étudiant de la fin du fin de siècle viennois, il fréquente sans s'y intégrer le Cercle de Vienne (néopositivisme) — il sera surnommé « l'opposition officielle » du Cercle. Devant la montée du nazisme, il quitte l'Autriche en 1937 pour la Nouvelle-Zélande (université de Christchurch), où il rédige The Open Society and Its Enemies et The Poverty of Historicism. En 1946, Hayek le fait inviter à la London School of Economics, où il enseignera jusqu'en 1969. Il y est anobli en 1965. Il meurt à Londres en 1994.

Œuvres principales

Logik der Forschung (Vienne, 1934 ; traduction anglaise révisée The Logic of Scientific Discovery, 1959 ; traduction française La Logique de la découverte scientifique, 1973) est l'œuvre fondatrice. The Open Society and Its Enemies (1945, deux volumes) applique la critique poppérienne à la philosophie politique (Platon, Hegel, Marx). The Poverty of Historicism (1957) prolonge cette critique. Conjectures and Refutations (1963) rassemble des essais méthodologiques. Objective Knowledge (1972) introduit la théorie des trois mondes. Unended Quest (1976) est une autobiographie intellectuelle.

L'asymétrie logique

Le point de départ est purement logique. Un énoncé universel (« tous les corbeaux sont noirs ») ne peut jamais être vérifié, puisque aucun nombre fini d'observations ne l'épuise. Il peut en revanche être réfuté : un seul corbeau non noir suffit. Cette asymétrie — vérification logiquement impossible, réfutation logiquement décisive — est le fondement de toute la méthodologie poppérienne. Elle découle du modus tollens : si T implique p et que p est faux, alors T est faux.

Popper en tire le critère de démarcation. Une théorie est scientifique si elle est en principe réfutable : si elle interdit quelque chose, si elle prend un risque empirique. Les théories qui s'accommodent de tout — qui réinterprètent toute apparente réfutation comme nouvelle confirmation — sortent du domaine scientifique. Voir falsifiabilité et problème de la démarcation.

Le critère central de scientificité, chez Popper, n'est donc ni la vérification, ni la confirmation, ni l'usage de méthodes quantitatives : c'est la falsifiabilité (ou réfutabilité). Popper précise qu'il s'agit d'un critère de démarcation entre science et non-science, et non d'un critère de sens : contrairement aux néopositivistes, il ne tient pas les énoncés métaphysiques pour dépourvus de signification. Une thèse métaphysique peut être sensée, discutable rationnellement et même inspirer la science ; elle n'est simplement pas empiriquement testable. Corrélativement, la falsifiabilité est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus falsifiable — et d'autant plus informative — qu'elle exclut un plus grand nombre d'observations possibles.

Conjectures et réfutations

Cette logique commande une méthode. Le scientifique ne tire pas ses lois de l'observation accumulée — Popper rejette l'induction sans appel — mais propose des conjectures audacieuses et les soumet à des tests sévères. Plus une théorie interdit, plus elle a de contenu, plus elle est intéressante. Une théorie audacieuse non encore réfutée est préférable à une théorie prudente bien confirmée.

La science progresse ainsi par essais successifs et élimination : les théories réfutées sont écartées, celles qui survivent sont retenues comme provisoirement corroborées — terme que Popper préfère à « confirmées » pour marquer l'absence d'engagement inductiviste. La corroboration n'est ni preuve, ni probabilité, ni induction : c'est l'enregistrement d'une survie aux tests.

Einstein, 1919 : le test exemplaire

Popper a raconté à plusieurs reprises, notamment dans la conférence « Science: Conjectures and Refutations » (1953, reprise dans Conjectures and Refutations, 1963), comment le problème de la démarcation s'est imposé à lui à Vienne vers 1919. Quatre théories passionnaient alors son entourage : la théorie de la relativité d'Einstein, la théorie de l'histoire de Marx, la psychanalyse de Freud et la « psychologie individuelle » d'Alfred Adler. Le contraste entre la première et les trois autres lui a fourni son critère.

La relativité générale prédit que la lumière des étoiles est déviée par le champ de gravitation du Soleil — elle-même conséquence de la courbure de l'espace-temps — et chiffre cette déviation. Lors de l'éclipse totale du 29 mai 1919, les expéditions organisées par Arthur Eddington (île de Príncipe, Sobral au Brésil) mesurent la position d'étoiles proches du disque solaire. Le résultat aurait pu contredire la théorie : si les étoiles n'avaient pas paru décalées de la valeur prévue, la théorie était réfutée. Einstein avait pris un risque. C'est ce risque, plus que le succès lui-même, qui fait aux yeux de Popper le caractère scientifique de la théorie. La rigueur réelle des mesures de 1919 a été discutée depuis par les historiens, mais l'exemple reste, chez Popper, le modèle du test sévère.

Freud, Adler, Marx : la critique des pseudo-sciences

Les trois autres théories présentaient le trait inverse : elles semblaient pouvoir tout expliquer, et leurs partisans voyaient des confirmations partout. Popper retourne ce constat : une théorie qui n'est réfutée par aucun événement concevable n'est pas forte mais non scientifique. L'irréfutabilité n'est pas une vertu, c'est un vice.

Psychanalyse et psychologie adlérienne

Popper imagine deux comportements opposés : un homme pousse un enfant dans l'eau pour le noyer ; un autre sacrifie sa vie pour le sauver. Pour Freud, le premier souffre d'un refoulement, le second a accompli une sublimation ; pour Adler, le premier cherche à surmonter un sentiment d'infériorité en prouvant qu'il ose commettre un crime, le second en prouvant qu'il ose sauver l'enfant. Aucune conduite humaine ne peut contredire ces théories : c'est précisément ce qui les exclut de la science empirique. Popper rapporte aussi avoir soumis à Adler, en 1919, un cas qui ne lui semblait guère adlérien ; Adler l'analysa sans hésiter, sans avoir vu l'enfant, en invoquant son expérience accumulée — chaque nouveau cas, remarque Popper, n'était qu'une confirmation de plus, interprétée à la lumière de la théorie.

La thèse ne nie pas que Freud ait vu juste sur certains points : Popper estime que la psychanalyse contient des observations intéressantes, à la manière de mythes qui pourraient un jour devenir testables. Elle refuse seulement que ces observations soient tenues pour scientifiquement établies.

Marxisme

Le cas du marxisme est différent. À l'origine, la théorie de l'histoire de Marx faisait des prédictions testables — révolution dans les pays industriellement les plus avancés, paupérisation croissante de la classe ouvrière. Ces prédictions ont été démenties. Plutôt que d'accepter la réfutation, les marxistes ont réinterprété la théorie et les faits pour les rendre compatibles : ils ont ainsi sauvé la doctrine au prix de son caractère scientifique. Popper appelle ce procédé un « stratagème conventionnaliste » ou une immunisation contre la critique.

L'argument est donc nuancé. Popper ne prétend pas que ces doctrines soient sans valeur, seulement que leur statut scientifique, en bloc, est suspect. La distinction est éthique autant que logique : il s'agit de ne pas confondre fécondité interprétative et établissement empirique.

Les trois mondes

Dans Objective Knowledge (1972), Popper développe une ontologie en trois mondes. Le monde 1 est celui des objets et des états physiques. Le monde 2, celui des états mentaux subjectifs. Le monde 3, celui des contenus objectifs de pensée — théories, problèmes, démonstrations — qui, une fois produits, acquièrent une existence indépendante des esprits qui les ont conçus. Cette doctrine, qui soustrait l'objectivité au psychologique, vise à fonder l'objectivité du savoir scientifique sans recours à un sujet absolu.

Société ouverte et libéralisme

The Open Society and Its Enemies applique la critique poppérienne au champ politique. Les sociétés « ouvertes », qui acceptent la critique et la révision, s'opposent aux sociétés « fermées » fondées sur une vérité dogmatique (Platon, Hegel, Marx en sont les figures successives). Le rationalisme critique poppérien — falsifiabilité en science, réformisme graduel en politique — fournit l'éthique commune des deux ordres.

Rationalisme critique

Popper nomme sa philosophie rationalisme critique. Le rationalisme classique cherchait des fondements certains ; Popper les juge introuvables, et la recherche de justification ultime vaine. La rationalité ne consiste pas à prouver ses croyances mais à les soumettre à la critique, à chercher activement leurs points faibles et à être prêt à les abandonner. La science est le lieu où cette attitude est institutionnalisée : les théories y sont exposées publiquement à la réfutation. Popper reconnaît que l'adoption même de l'attitude rationnelle ne peut pas être démontrée — elle repose sur une décision, une « foi en la raison » qu'il assume (The Open Society, chap. 24). Le courant a été prolongé par Hans Albert en Allemagne. Voir rationalisme et falsificationnisme.

L'éthique de Popper

L'éthique poppérienne prolonge directement son épistémologie. Puisque nous sommes faillibles, la vertu intellectuelle première est de reconnaître que nous pouvons nous tromper et que l'autre peut avoir raison ; la discussion critique, et non l'autorité, est le moyen d'approcher la vérité. D'où une éthique de la tolérance et de la responsabilité intellectuelle, et en politique la préférence pour les réformes graduelles, corrigibles (« ingénierie sociale fragmentaire »), contre les projets utopiques globaux. Popper propose aussi un utilitarisme « négatif » : la tâche politique prioritaire est de réduire la souffrance évitable plutôt que de maximiser le bonheur.

Le paradoxe de la tolérance, formulé dans une note de The Open Society and Its Enemies (1945), en marque la limite : une tolérance illimitée envers ceux qui sont intolérants conduit à la disparition de la tolérance elle-même. Popper précise qu'il ne s'agit pas de réprimer toute opinion intolérante — tant qu'on peut la contrer par l'argument et l'opinion publique, la répression serait imprudente —, mais de se réserver le droit de ne pas tolérer ceux qui refusent la discussion rationnelle et recourent à la violence.

Dans des conférences tardives sur la tolérance et la responsabilité intellectuelle, Popper a esquissé des principes pour une nouvelle éthique professionnelle des intellectuels et des scientifiques : reconnaître que notre savoir conjectural dépasse largement ce que chacun peut maîtriser, qu'il n'existe pas d'autorités infaillibles, qu'il est impossible d'éviter toutes les erreurs, qu'il faut rechercher ses propres erreurs, les reconnaître et en tirer les leçons plutôt que les dissimuler, et accueillir la critique d'autrui. On trouve parfois en ligne des listes de « 12 principes éthiques de Popper » : elles ne correspondent à aucune liste canonique de son œuvre et doivent être vérifiées sur les textes.

Réception et critiques

La thèse de Duhem-Quine oppose une difficulté logique sérieuse : aucune hypothèse n'est testée isolément, on peut toujours sauver une théorie en révisant des hypothèses auxiliaires. Popper l'admet et y répond par une exigence éthique du chercheur, plutôt que par une propriété logique des énoncés. Thomas Kuhn, dans The Structure of Scientific Revolutions (1962), montre que la science effective ne falsifie pas ; la science normale traite les anomalies par ajustements internes. Lakatos tente une synthèse en distinguant programmes progressifs et dégénératifs (The Methodology of Scientific Research Programmes, 1970). Feyerabend, dans Against Method (1975), rejette plus radicalement toute méthodologie unique.

Postérité contrastée : la falsifiabilité reste l'idéal méthodologique le plus invoqué dans la formation des chercheurs et le discours sur la science ; les philosophes des sciences en ont en grande partie quitté la lettre. Cette dissociation est elle-même un fait remarquable de la culture scientifique contemporaine.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la falsifiabilité chez Karl Popper ?

La falsifiabilité (ou réfutabilité) est la propriété d'une théorie qui peut, en principe, être contredite par une observation. Popper en fait le critère de démarcation entre science et non-science dans Logik der Forschung (1934) : aucun nombre d'observations ne vérifie une loi universelle, mais un seul contre-exemple peut la réfuter. Une théorie scientifique est donc une théorie qui prend un risque.

Quel est le critère central de scientificité selon Popper ?

C'est la falsifiabilité : une théorie est scientifique si elle interdit certains faits observables et peut donc être mise en défaut par l'expérience. Ce n'est pas un critère de sens : une thèse métaphysique peut avoir un sens sans être scientifique. Les théories qui survivent à des tests sévères sont dites « corroborées », jamais prouvées.

Pourquoi Popper juge-t-il la psychanalyse non scientifique ?

Parce que la psychanalyse de Freud, comme la psychologie d'Adler, peut interpréter n'importe quel comportement : noyer un enfant ou le sauver s'expliquent également par le refoulement ou la sublimation. Aucune observation ne pouvant la contredire, elle n'est pas falsifiable. Popper ne dit pas qu'elle est fausse ou inutile, mais qu'elle n'a pas le statut d'une théorie empirique testable.

Quel rôle joue l'éclipse de 1919 dans la pensée de Popper ?

Elle est son exemple de test exemplaire. La relativité générale d'Einstein prédisait une déviation précise de la lumière des étoiles par le Soleil, du fait de la courbure de l'espace-temps. Les mesures d'Eddington lors de l'éclipse du 29 mai 1919 pouvaient la réfuter. La théorie a pris ce risque et survécu : c'est ce qui la rend scientifique, à l'opposé du marxisme ou de la psychanalyse.

Quelle est l'éthique de Karl Popper ?

C'est une éthique faillibiliste : reconnaître qu'on peut se tromper, chercher ses erreurs, accepter la critique et refuser les autorités infaillibles. Elle fonde la tolérance, limitée par le paradoxe de la tolérance (La Société ouverte, 1945), et une politique de réformes graduelles visant à réduire la souffrance. Il n'existe pas de liste canonique de « 12 principes éthiques » chez Popper.

Qu'est-ce que le rationalisme critique ?

C'est le nom que Popper donne à sa philosophie : aucune connaissance n'est définitivement justifiée, et la rationalité consiste à soumettre les théories à la critique et à la tentative de réfutation. Elle s'applique à la science (conjectures et réfutations) comme à la politique (société ouverte). Hans Albert l'a prolongée en Allemagne.