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Problème classique

Le problème de la démarcation

Le problème de la démarcation pose une question apparemment simple : qu'est-ce qui distingue la science des autres types de discours qui s'en réclament — pseudosciences, métaphysique, idéologie ? Plusieurs critères ont été proposés au xxe siècle (vérification, falsifiabilité, paradigme, programme progressif), aucun n'a fait consensus, et Larry Laudan a soutenu en 1983 que le problème, dans sa généralité, est mal posé.

L'enjeu pratique

La question n'a pas qu'un intérêt philosophique. Elle commande des décisions concrètes : qu'enseigne-t-on en cours de science ? Quelles théories financer, quelles pratiques admettre dans les revues, quels diplômes accréditer ? Le créationnisme doit-il être enseigné comme science alternative à l'évolution ? L'astrologie, l'homéopathie, les médecines alternatives ont-elles le statut de sciences ? Une démarcation, fût-elle imparfaite, paraît nécessaire pour gouverner ces décisions.

Le vérificationnisme

Le Cercle de Vienne propose, dans le manifeste de 1929 et chez Carnap, un premier critère systématique. Un énoncé n'a de signification cognitive que s'il est en principe vérifiable par l'expérience, ou s'il est analytiquement vrai. Les énoncés métaphysiques, qui ne tombent dans aucune catégorie, sont déclarés sans signification. La démarcation passe alors entre énoncés signifiants (scientifiques ou analytiques) et énoncés vides.

Le critère, séduisant dans sa formulation initiale, s'avère intenable. La vérifiabilité directe exclut les énoncés universels : aucune loi physique n'est jamais entièrement vérifiée, donc aucune ne serait scientifique. La vérifiabilité en principe est trop large : elle laisse passer des énoncés que personne ne tiendrait pour scientifiques. Les versions successives (Carnap parle de confirmation graduelle dans les années 1930) atténuent l'exigence sans rétablir la précision.

Le falsificationnisme

Karl Popper, dans Logik der Forschung (1934), propose une alternative. Une théorie est scientifique si elle est en principe réfutable : si elle interdit quelque chose, si elle prend un risque empirique. Les théories qui s'accommodent de tout — qui réinterprètent toute apparente réfutation comme nouvelle confirmation — sortent du domaine scientifique. Voir falsifiabilité.

Popper applique le critère à des cas précis. La théorie de la relativité, qui prédit en 1916 la déviation de la lumière par le champ gravitationnel solaire (confirmée en 1919), est exemplairement scientifique. La psychanalyse freudienne, qui ré-interprète tout comportement comme symptôme, et le marxisme historique vulgaire, qui adapte ses prédictions a posteriori, ne le sont pas, à ce titre.

La thèse de Duhem-Quine limite la portée du critère : aucune réfutation n'est sans appel. Popper en convient et déplace son critère du logique vers l'éthique de la recherche.

Le critère kuhnien

Thomas Kuhn, dans « Logic of Discovery or Psychology of Research ? » (1970), propose un critère différent. Une discipline est scientifique au sens fort si elle a un paradigme et fait de la science normale : une communauté de chercheurs partageant un cadre conceptuel commun, des problèmes acceptés, des méthodes pour les résoudre. Les pseudosciences se caractérisent par l'absence d'un tel cadre stable : les disputes y portent sur les fondements aussi bien que sur les détails.

Le critère kuhnien éclaire certains cas (la psychologie a-t-elle un paradigme stable ? l'économie ? l'astrologie n'en a pas) mais paraît trop restrictif : il exclurait certaines sciences naissantes ou en révolution.

Le critère lakatosien

Imre Lakatos, dans « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes » (1970), propose une démarcation au niveau des programmes de recherche. Un programme est scientifique s'il est progressif : ses ajustements génèrent de nouvelles prédictions confirmées, qui élargissent le champ empirique. Il est dégénératif si les ajustements ne servent qu'à éviter la falsification, sans gain de contenu (hypothèses ad hoc).

La démarcation lakatosienne est rétrospective et graduelle : c'est l'histoire d'un programme qui le juge, et le verdict peut être inversé par les développements ultérieurs. Cette flexibilité est à la fois un atout (réalisme historique) et une limite (la démarcation contemporaine d'une théorie reste provisoire).

La position de Laudan

Larry Laudan, dans « The Demise of the Demarcation Problem » (Physics, Philosophy and Psychoanalysis, 1983), tire un bilan négatif. Aucun critère de démarcation général ne tient. Le vérificationnisme exclut trop (les énoncés universels), le falsificationnisme aussi (à cause de Duhem-Quine), le critère kuhnien aussi, le lakatosien est rétrospectif au point de ne rien décider en temps réel. Le problème lui-même serait mal posé : il suppose qu'on puisse trouver une essence commune à toutes les sciences et inversement à toutes les non-sciences, alors que les unes et les autres sont des familles hétérogènes.

Laudan ne dit pas qu'il n'y a aucune différence entre science et pseudoscience. Il dit que cette différence n'est pas saisissable par un critère unique abstrait. Elle se laisse mieux apprécier au cas par cas, par des marqueurs multiples (rigueur méthodologique, ouverture à la critique, accumulation de résultats, capacité à corriger les erreurs).

État actuel

La position majoritaire est aujourd'hui plus modeste que les ambitions popperiennes ou viennoises. On parle de marqueurs contextuels plutôt que de critère unique : existence d'institutions de contrôle, pratiques d'évaluation par les pairs, capacité à se corriger, prédictions risquées effectivement faites, ouverture à la dissidence interne. Ces marqueurs sont graduels et leur application à un cas concret peut être contestable. La démarcation reste possible en pratique sans être réductible à un critère pur.

Le débat reste vif sur des cas concrets : la psychanalyse contemporaine est-elle scientifique ? Le design intelligent peut-il prétendre à un statut scientifique ? La distinction entre science et activité technologique informée par la science soulève ses propres difficultés. Voir falsifiabilité pour le critère le plus enseigné.