Feyerabend
Paul Feyerabend (1924–1994) propose, avec Against Method (1975), la critique la plus radicale de la prétention à dégager une méthode unique des sciences. Examiné dans le détail, aucun grand épisode scientifique n'a respecté l'ensemble des règles méthodologiques que les philosophes prescrivent ; toutes ont été, à un moment, transgressées avec succès. Le slogan anything goes résume — à condition de le lire dans son contexte — un pluralisme qu'on a souvent caricaturé en relativisme.
Repères biographiques
Né à Vienne, Feyerabend est mobilisé dans la Wehrmacht pendant la guerre — il en revient blessé, partiellement paralysé. Étudiant à Vienne après-guerre (théâtre, histoire, physique, philosophie), il est marqué par les conférences de Popper auquel il restera longtemps attaché, avant de prendre ses distances. Il enseigne à Bristol, puis à Berkeley à partir de 1958, où il passe l'essentiel de sa carrière, parallèlement à des postes à Auckland, Londres, Berlin, Zurich. Il meurt à Genolier (Suisse) en 1994.
L'autobiographie posthume Killing Time (1995) donne le ton mêlé de l'existence : liaisons, démêlés institutionnels, séjours hospitaliers, anecdotes sur les colloques. La cohérence intellectuelle de l'œuvre tranche avec l'inconstance affichée du caractère.
Œuvres principales
Articles dans les années 1960 sur le réalisme scientifique, l'incommensurabilité, la mécanique quantique. Against Method (Londres, 1975, après une première version en article au volume IV des Minnesota Studies in the Philosophy of Science, 1970) est l'œuvre majeure. Science in a Free Society (1978), réplique aux critiques. Farewell to Reason (1987), recueil sur la rationalité et le pluralisme culturel. Three Dialogues on Knowledge (1991), exposé synthétique. La trad. fr. de Against Method sous le titre Contre la méthode paraît au Seuil en 1979.
L'argument anti-méthodologique
La thèse centrale est négative. Feyerabend examine en détail des épisodes décisifs — la défense galiléenne du copernicianisme — et montre qu'aucune des règles méthodologiques que les philosophes des sciences prescrivent n'y a été respectée. Galilée invoque, sans preuve indépendante, la fiabilité du télescope ; il néglige des objections solides ; il argumente par persuasion rhétorique autant que par démonstration. Si l'on appliquait strictement les règles popperiennes ou induchionnistes, on devrait dire que sa victoire fut irrationnelle. Or elle a été un grand progrès scientifique.
De ce constat, Feyerabend tire qu'aucune règle méthodologique unique n'est universellement respectée par les bons épisodes scientifiques. À toute prescription, on peut opposer un cas où sa transgression a été productive. La science effective ne se laisse pas mettre sous la coupe d'une méthode.
Anything goes
Le slogan, popularisé par Against Method, est l'objet du contresens le plus fréquent. Feyerabend ne soutient pas que toutes les théories se valent, ni que l'on peut faire ce qu'on veut. Il dit qu'aucune règle générale ne tient : pour toute prescription méthodologique formelle, il existe des situations où il a été productif d'enfreindre la prescription. La conclusion est négative — pas de méthode universelle —, non positive — adopter n'importe quoi.
Le contexte rhétorique du livre — provocateur, ironique, parfois badin — explique en partie le malentendu. Feyerabend lui-même a regretté, dans Killing Time, le ton qui l'avait fait classer comme irrationaliste alors qu'il défendait, dans le détail, un pluralisme raisonné.
Pluralisme et incommensurabilité
Les écrits des années 1960 — antérieurs à Against Method — défendent l'incommensurabilité entre théories scientifiques rivales et un pluralisme méthodologique productif. La science avance, selon Feyerabend, en multipliant les théories alternatives, dont la concurrence enrichit le test empirique de chacune. La monoculture théorique appauvrit : une seule théorie dans un domaine donné, sans rivale sérieuse, n'a guère de moyens d'être mise à l'épreuve.
Cette analyse rejoint, par d'autres voies, des thèses kuhniennes (voir paradigme) tout en récusant la science normale comme idéal. Feyerabend tient pour souhaitable l'existence permanente de paradigmes concurrents ; Kuhn voyait la science normale comme productive précisément par son unanimité provisoire.
Science et autorité
Science in a Free Society élargit le propos. La science est un mode de connaissance parmi d'autres, et son autorité institutionnelle dans la société moderne ne peut être justifiée par sa supériorité épistémique seule. Feyerabend défend le droit, dans une société libre, à voir reconnues d'autres traditions de savoir — médecines traditionnelles, savoirs non occidentaux. La position est délibérément contre-courant ; elle a été contestée pour les confusions qu'elle pouvait alimenter, dans un climat post-1968 où la critique de la science prenait des formes plus radicales.
Réception
La position feyerabendienne a été lue, défendue ou attaquée comme expression la plus extrême du tournant historiciste de l'épistémologie post-popperienne. Sokal et Bricmont, dans Impostures intellectuelles (1997), placent Feyerabend dans la généalogie d'un relativisme constructiviste auquel il ne se réduit pas. Dans la philosophie analytique des sciences, son influence reste contestée mais persistante : le pluralisme méthodologique, la critique des règles uniques, l'attention aux détails historiques sont des acquis qu'on retrouve, atténués, chez de nombreux auteurs contemporains.