Kuhn
Thomas Samuel Kuhn (1922–1996), physicien devenu historien et philosophe des sciences, propose dans The Structure of Scientific Revolutions (1962) une description des sciences qui rompt avec l'image cumulative héritée du néopositivisme. La science ne progresse pas par accumulation continue de découvertes : elle alterne des périodes de science normale, encadrée par un paradigme, et des révolutions scientifiques qui en remplacent les fondements.
Qui est Thomas Kuhn ?
En une phrase : Thomas Kuhn est un historien et philosophe des sciences américain, formé en physique, connu pour avoir montré en 1962 que la science ne progresse pas de façon continue mais par révolutions, qui remplacent un paradigme par un autre. Son livre The Structure of Scientific Revolutions a imposé dans le vocabulaire courant les mots « paradigme » et « changement de paradigme ».
Son schéma tient en une séquence : science normale sous un paradigme → apparition d'anomalies → crise → révolution scientifique → nouvelle science normale. Contre Popper, Kuhn soutient que les chercheurs ne cherchent pas d'ordinaire à réfuter leurs théories ; contre l'empirisme logique, il soutient que l'histoire des sciences n'est pas une simple accumulation de vérités.
Repères biographiques
Né à Cincinnati, Kuhn fait des études de physique à Harvard, où il obtient son doctorat en 1949. C'est en préparant un cours d'histoire des sciences pour étudiants non scientifiques qu'il découvre la physique aristotélicienne : l'expérience de devoir prendre au sérieux un système conceptuel apparemment absurde — la chute des graves selon Aristote — déclenche le projet de Structure. Il enseigne à Harvard, à Berkeley (1956–1964), à Princeton (1964–1979), puis au MIT jusqu'à sa retraite. Son séjour à Berkeley, dans une faculté de philosophie où Feyerabend était collègue, marque la rédaction de l'ouvrage majeur.
Œuvres principales
The Copernican Revolution (1957) prépare Structure en analysant en détail un cas paradigmatique de révolution scientifique. The Structure of Scientific Revolutions (1962, 2e édition augmentée d'une postface en 1970) est l'œuvre majeure. The Essential Tension (1977) rassemble des essais où Kuhn précise et atténue ses thèses initiales. Black-Body Theory and the Quantum Discontinuity, 1894–1912 (1978) revient sur l'histoire de la physique. The Road since Structure (2000), posthume, rassemble des écrits tardifs sur l'incommensurabilité.
Le paradigme
La notion centrale fait, depuis Margaret Masterman (« The Nature of a Paradigm », 1970), l'objet d'une critique fameuse : elle aurait, chez Kuhn, vingt-et-un sens distincts. Dans la postface de 1970, Kuhn ramène le mot à deux acceptions principales. Au sens large, le paradigme est la matrice disciplinaire : l'ensemble des engagements théoriques, ontologiques, méthodologiques et axiologiques d'une communauté scientifique. Au sens étroit, il désigne l'exemplaire — la solution paradigmatique d'un problème, transmise par les manuels, qui forme les chercheurs à appliquer la théorie. Voir paradigme.
La définition la plus citée se trouve dans la préface de 1962 : Kuhn y appelle paradigmes des « universally recognized scientific achievements that for a time provide model problems and solutions to a community of practitioners » — des réalisations scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions. Trois traits sont à retenir : le paradigme est une réussite concrète avant d'être une théorie abstraite, il sert de modèle, et il est provisoire. Pour la diffusion du terme au-delà de Kuhn, voir paradigmes épistémologiques.
Science normale et énigmes
Sous un paradigme stable, l'activité scientifique est dite normale. Elle consiste à résoudre des énigmes (puzzles) — des problèmes dont le paradigme garantit qu'ils ont des solutions. Le scientifique normal ne questionne pas les fondements ; il étend, raffine, applique. Cette caractérisation contredit l'image popperienne du chercheur soumettant ses théories à des tests potentiellement réfutants : la science normale, dans la lecture kuhnienne, ne falsifie pas, elle articule.
Kuhn ne dévalorise pas la science normale ; il la tient pour caractéristique des sciences mûres et productive. C'est elle qui développe le détail technique, accumule les résultats, raffine les instruments. La phase « héroïque » des révolutions n'est pas la norme ; la science normale l'est.
Kuhn distingue, au chapitre III de Structure, trois grandes classes de problèmes de la science normale : la détermination des faits significatifs que le paradigme désigne comme révélateurs, l'ajustement des faits et de la théorie (montrer que les prédictions concordent avec la mesure), et l'articulation de la théorie elle-même (fixer des constantes, formuler des lois quantitatives, étendre le paradigme à des domaines voisins). Il compare ce travail à des « mopping-up operations », des opérations de nettoyage, qui occupent la plupart des scientifiques tout au long de leur carrière. Pour une étude détaillée, voir science normale.
Anomalies, crise, révolution
Des résultats résistent à l'incorporation au paradigme : ce sont les anomalies. Tant qu'elles sont sporadiques, le paradigme les tolère. Quand elles s'accumulent ou touchent un point central, s'installe une crise : les fondements deviennent objets de discussion, des paradigmes alternatifs émergent. La révolution scientifique est la transition vers un nouveau paradigme : non démonstration, mais conversion. La science normale reprend ensuite, sous le nouveau cadre.
Les exemples sont historiques : passage du géocentrisme ptolémaïque au système copernicien, chimie de Lavoisier remplaçant la chimie phlogistique, mécanique einsteinienne succédant à la mécanique newtonienne. Chacune réorganise les concepts, redéfinit les problèmes pertinents, transforme l'enseignement.
L'incommensurabilité
Les paradigmes successifs sont, selon Kuhn, partiellement incommensurables : les concepts changent de signification (la masse newtonienne et la masse relativiste ne sont pas la même chose), les problèmes pertinents diffèrent, les critères de jugement eux-mêmes peuvent évoluer. Aucun langage neutre ne permet de comparer pleinement deux paradigmes terme à terme.
Cette thèse a été lue, parfois à tort, comme un irrationalisme. Kuhn a passé une partie de sa carrière à préciser : l'incommensurabilité est locale, n'implique ni intraduisibilité totale ni absence de critères communs (cohérence, fécondité, simplicité, étendue). Elle est une difficulté traduisible, négociable ; elle n'autorise pas la conclusion relativiste qu'il n'y a pas de progrès scientifique. Voir relativisme épistémique.
Réception et critiques
La réception fut immédiate et durable. Popper et Lakatos, lors du colloque de Bedford College (1965, actes : Criticism and the Growth of Knowledge, 1970), critiquent la science normale comme refus de la falsification et l'incommensurabilité comme concession à l'irrationnel. Lakatos propose une alternative, la méthodologie des programmes de recherche scientifique, articulant historicité et exigence rationnelle. Feyerabend radicalise le geste kuhnien dans Against Method (1975).
L'historiographie kuhnienne a été contestée dans le détail (la révolution copernicienne, la chimie de Lavoisier ne se conformeraient pas exactement au schéma) et dans sa généralité : le modèle convient peut-être à la physique mathématisée, moins aux sciences du vivant ou sociales, où la pluralité de paradigmes coexistants est plus la règle que l'exception.
1962 : pourquoi cette date compte
The Structure of Scientific Revolutions paraît en 1962 dans l'International Encyclopedia of Unified Science, la collection lancée par les héritiers du Cercle de Vienne. Le paradoxe est souvent souligné : le livre qui allait ébranler l'image néopositiviste de la science (voir néopositivisme) paraît dans la collection même de ce courant. La date sert depuis de repère dans les manuels pour marquer le « tournant historique » de la philosophie des sciences : après Kuhn, on ne peut plus parler de la méthode scientifique sans examiner comment les sciences se sont effectivement développées.
Quelques citations de Thomas Kuhn
Les citations ci-dessous sont données dans la langue originale de Structure, avec une traduction indicative ; pour une dissertation, citez la traduction française publiée en vérifiant la page dans votre édition.
- Sur la science normale : « Normal science, the activity in which most scientists inevitably spend almost all their time, is predicated on the assumption that the scientific community knows what the world is like. » — la science normale, où la plupart des chercheurs passent presque tout leur temps, repose sur la supposition que la communauté scientifique sait à quoi le monde ressemble.
- Sur le changement de paradigme : « Though the world does not change with a change of paradigm, the scientist afterward works in a different world. » — bien que le monde ne change pas avec le paradigme, le scientifique travaille ensuite dans un monde différent.
- Sur le paradigme : la définition de la préface citée plus haut, que Kuhn lui-même a ensuite jugée trop large et précisée dans la postface de 1970.
L'inflexion tardive
Les écrits tardifs de Kuhn (1980–1990, rassemblés dans The Road since Structure) précisent l'incommensurabilité dans des termes plus linguistiques — taxinomies lexicales, holismes du sens. Le projet d'un grand livre achevant cette refondation n'a pu aboutir avant sa mort. La sociologie radicale des sciences (strong programme d'Édimbourg, école de Bath) s'est par ailleurs réclamée de Kuhn dans une direction qu'il a explicitement récusée.
Questions fréquentes
Qui est Thomas Kuhn ?
Thomas Kuhn (1922–1996) est un physicien américain devenu historien et philosophe des sciences. Dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), il soutient que la science alterne des périodes de science normale, encadrées par un paradigme, et des révolutions qui remplacent ce paradigme. Il a enseigné notamment à Harvard, Berkeley, Princeton et au MIT.
Qu'est-ce que la science normale chez Kuhn ?
La science normale est l'activité ordinaire des chercheurs sous un paradigme accepté. Elle consiste à résoudre des énigmes dont le paradigme garantit qu'elles ont une solution : préciser des faits, ajuster théorie et mesures, articuler la théorie. Le chercheur n'y remet pas les fondements en question. Kuhn la juge caractéristique des sciences mûres et très productive.
Quelle est la définition du paradigme selon Kuhn ?
Dans la préface de 1962, les paradigmes sont des réalisations scientifiques universellement reconnues qui fournissent, pour un temps, des problèmes types et des solutions à une communauté de chercheurs. Dans la postface de 1970, Kuhn distingue la matrice disciplinaire, ensemble des engagements partagés d'une communauté, et l'exemplaire, solution modèle transmise par les manuels.
Que se passe-t-il en 1962 avec Kuhn ?
En 1962 paraît The Structure of Scientific Revolutions, dans une collection issue du Cercle de Vienne. Le livre introduit les notions de paradigme, science normale, anomalie, crise et révolution scientifique. Il marque le tournant historique de la philosophie des sciences et devient l'un des ouvrages de philosophie les plus cités du XXe siècle.
Quelle différence entre Kuhn et Popper ?
Pour Popper, le bon scientifique cherche à réfuter ses théories ; la critique est permanente. Pour Kuhn, la science normale ne cherche pas la réfutation : elle protège le paradigme et traite les échecs comme des énigmes non résolues. Seule l'accumulation d'anomalies, en période de crise, ouvre la voie à une révolution.