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Penseur

Comte

Auguste Comte (1798–1857) fonde, avec le Cours de philosophie positive (1830–1842), le positivisme. La connaissance humaine, individuelle et collective, traverse selon lui trois états successifs — théologique, métaphysique, positif — au terme desquels seul demeure le savoir scientifique, lui-même ordonné selon une classification systématique des sciences.

Repères biographiques

Né à Montpellier, Auguste Comte entre à seize ans à l'École polytechnique, dont il est exclu en 1816 lors d'une dissolution. Il devient le secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1824 : la rupture avec celui qu'il appellera son « funeste père » laisse une dette philosophique qu'il minimisera. Il vit de leçons particulières, d'un poste d'examinateur à Polytechnique, puis, à partir de 1845, d'une rente versée par ses disciples (notamment Émile Littré et John Stuart Mill).

L'œuvre se partage en deux temps. Le Cours de philosophie positive (1830–1842) expose la doctrine épistémologique. Le Système de politique positive (1851–1854), à partir d'un retournement marqué par sa rencontre avec Clotilde de Vaux (1845), élabore une « religion de l'Humanité » — calendrier positiviste, sacrements, prières — qui fait scandale parmi les premiers disciples (Littré, Mill).

Œuvres principales

Le Cours de philosophie positive, en six volumes, est le grand œuvre théorique. Le Discours sur l'esprit positif (1844) en donne un précipité accessible. Le Système de politique positive, en quatre volumes, prolonge la doctrine vers la sociologie morale et politique. Catéchisme positiviste (1852) et Synthèse subjective (1856) appartiennent à la phase tardive.

La loi des trois états

La loi des trois états, exposée dès la première leçon du Cours, est la pierre angulaire du système. L'esprit humain — chaque individu, chaque branche du savoir, l'humanité dans son ensemble — passe par trois états successifs.

L'état théologique explique les phénomènes par des agents personnifiés (fétichisme, polythéisme, monothéisme). L'état métaphysique les explique par des entités abstraites (forces, vertus, essences) qui ne sont que des transformations affaiblies des dieux antérieurs. L'état positif renonce à chercher des causes premières et finales et se borne à établir des lois — relations constantes entre phénomènes — par l'observation et le raisonnement.

L'état positif est non spéculatif : il ne cherche pas le pourquoi mais le comment. Il est aussi cumulatif : chaque science y entre quand elle s'est dégagée des préjugés théologiques et métaphysiques. La sociologie y entre la dernière ; c'est précisément le rôle du Cours que de l'y conduire.

Classification des sciences

Comte ordonne les sciences fondamentales selon une double règle : généralité décroissante, complexité croissante. Six sciences fondamentales se succèdent ainsi : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie. Les premières sont les plus générales (leurs objets se retrouvent partout) et les plus simples (leurs phénomènes sont les plus dépouillés) ; les dernières sont moins générales mais plus complexes.

L'ordre est historique (les premières se sont développées plus tôt) et logique (chaque science suppose les précédentes : on ne fait pas de chimie sans physique, ni de biologie sans chimie). Il est aussi pédagogique : l'éducation positive procède dans le même ordre. La psychologie introspective est rejetée ; les phénomènes mentaux relèvent de la biologie (par leurs conditions cérébrales) et de la sociologie (par leur dimension collective).

La sociologie

Le mot sociologie apparaît sous la plume de Comte dans la quarante-septième leçon du Cours (1839) : néologisme hybride (latin socius, grec logos) que Comte préfère à « physique sociale », déjà utilisée par Quetelet en un autre sens. La sociologie comporte une statique sociale (étude de l'ordre : famille, langage, religion) et une dynamique sociale (étude du progrès, c'est-à-dire de la loi des trois états appliquée à la société).

Voir épistémologie des sciences sociales pour la postérité de cette fondation, contestée pour son holisme et son évolutionnisme par les développements wéberiens, durkheimiens et plus tardifs.

Méthode positive

La méthode positive renonce à l'introspection, écarte la métaphysique, et combine observation, expérimentation et comparaison. Elle vise des lois — relations constantes — et non des causes ultimes. La prévision en est le critère pratique : « savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir », selon une formule comtienne souvent citée.

L'historique a chez Comte une importance que les positivismes ultérieurs perdront. Aucune science ne se comprend hors de sa formation historique : l'épistémologie comtienne est, en ce sens, une lointaine ancêtre de l'épistémologie historique française.

La religion de l'Humanité

Le second Comte construit une religion sans Dieu, fondée sur le culte de l'Humanité comme « Grand Être ». Calendrier de saints positivistes (Aristote, Descartes, Newton, Bichat), liturgie, sacrements, hiérarchie temporelle et spirituelle — l'édifice impressionne par sa rigueur, choque par son extension. Mill y voit le passage du positivisme à un système clos ; Littré refuse de suivre, et la rupture est consommée.

Postérité

L'influence de Comte sur la sociologie naissante est considérable, directement ou par contraste. Durkheim s'en réclame partiellement (Les Règles de la méthode sociologique, 1895), tout en récusant le holisme métaphysique. La philosophie des sciences française du xxe siècle — Brunschvicg, Bachelard — entretient avec lui un rapport ambigu : dette pour l'attention à l'histoire, refus pour la fixité de la classification.