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Penseur

Comte

Auguste Comte (1798–1857) fonde, avec le Cours de philosophie positive (1830–1842), le positivisme. La connaissance humaine, individuelle et collective, traverse selon lui trois états successifs — théologique, métaphysique, positif — au terme desquels seul demeure le savoir scientifique, lui-même ordonné selon une classification systématique des sciences.

Le système de Comte en bref

Le « système » comtien repose sur trois pièces qui s'emboîtent :

  1. une loi historique, la loi des trois états, qui décrit le progrès de l'esprit humain ;
  2. une classification des sciences, qui ordonne les savoirs positifs du plus général et simple au plus particulier et complexe ;
  3. une science nouvelle, la sociologie (d'abord nommée « physique sociale »), qui couronne l'édifice et doit permettre de réorganiser la société après la Révolution.

La loi des trois états explique pourquoi la sociologie arrive la dernière ; la classification explique pourquoi elle ne pouvait naître qu'après la biologie ; la sociologie, enfin, donne à l'ensemble une finalité pratique et politique. C'est cette cohérence qui fait de Comte le fondateur du positivisme, terme qu'il adopte pour nommer sa doctrine, et l'un des fondateurs de la sociologie.

Repères biographiques

Né à Montpellier, Auguste Comte entre à seize ans à l'École polytechnique, dont il est exclu en 1816 lors d'une dissolution. Il devient le secrétaire de Saint-Simon de 1817 à 1824 : la rupture avec celui qu'il appellera son « funeste père » laisse une dette philosophique qu'il minimisera. Il vit de leçons particulières, d'un poste d'examinateur à Polytechnique, puis, à partir de 1845, d'une rente versée par ses disciples (notamment Émile Littré et John Stuart Mill).

L'œuvre se partage en deux temps. Le Cours de philosophie positive (1830–1842) expose la doctrine épistémologique. Le Système de politique positive (1851–1854), à partir d'un retournement marqué par sa rencontre avec Clotilde de Vaux (1845), élabore une « religion de l'Humanité » — calendrier positiviste, sacrements, prières — qui fait scandale parmi les premiers disciples (Littré, Mill).

Œuvres principales

Le Cours de philosophie positive, en six volumes, est le grand œuvre théorique. Le Discours sur l'esprit positif (1844) en donne un précipité accessible. Le Système de politique positive, en quatre volumes, prolonge la doctrine vers la sociologie morale et politique. Catéchisme positiviste (1852) et Synthèse subjective (1856) appartiennent à la phase tardive.

La loi des trois états

La loi des trois états, exposée dès la première leçon du Cours, est la pierre angulaire du système. L'esprit humain — chaque individu, chaque branche du savoir, l'humanité dans son ensemble — passe par trois états successifs.

  1. L'état théologique (ou fictif). L'esprit explique les phénomènes par l'action de volontés surnaturelles. Il se subdivise en trois moments :
    • le fétichisme : les objets eux-mêmes sont tenus pour animés de volontés analogues aux nôtres ;
    • le polythéisme : les volontés sont détachées des choses et confiées à des dieux multiples, chacun préposé à un ordre de phénomènes ;
    • le monothéisme : un Dieu unique remplace la pluralité des dieux, ce qui marque, selon Comte, la forme la plus achevée de cet état.
  2. L'état métaphysique (ou abstrait). Les agents surnaturels sont remplacés par des entités abstraites — forces, vertus, essences, la « Nature » — qui ne sont que des transformations affaiblies des dieux antérieurs. Comte le conçoit comme un état de transition, critique plutôt que constructif.
  3. L'état positif (ou scientifique). L'esprit renonce à chercher les causes premières et finales et se borne à établir des lois — relations constantes de succession et de similitude entre phénomènes — par l'observation et le raisonnement.

Exemple. La chute d'un corps peut être expliquée par la volonté d'un esprit (état théologique), par une « vertu » ou une tendance naturelle du corps à rejoindre son lieu (état métaphysique), ou par une loi mathématique reliant distance et temps, sans prétendre dire ce qu'est la gravité en elle-même (état positif).

L'état positif est non spéculatif : il ne cherche pas le pourquoi mais le comment. Il est aussi cumulatif : chaque science y entre quand elle s'est dégagée des préjugés théologiques et métaphysiques. La sociologie y entre la dernière ; c'est précisément le rôle du Cours que de l'y conduire.

Classification des sciences

Comte ordonne les sciences fondamentales selon une double règle : généralité décroissante, complexité croissante. Six sciences fondamentales se succèdent ainsi :

  1. Mathématiques : science de la quantité, instrument de toutes les autres ;
  2. Astronomie : phénomènes géométriques et mécaniques des corps célestes ;
  3. Physique : pesanteur, chaleur, son, lumière, électricité ;
  4. Chimie : composition et transformations des corps ;
  5. Biologie (que le Cours appelle d'abord « physiologie ») : phénomènes des êtres vivants ;
  6. Sociologie (d'abord « physique sociale ») : phénomènes sociaux, les plus complexes et les plus dépendants de tous les autres.

Les premières sont les plus générales (leurs objets se retrouvent partout) et les plus simples (leurs phénomènes sont les plus dépouillés) ; les dernières sont moins générales mais plus complexes.

L'ordre est historique (les premières se sont développées plus tôt) et logique (chaque science suppose les précédentes : on ne fait pas de chimie sans physique, ni de biologie sans chimie). Il est aussi pédagogique : l'éducation positive procède dans le même ordre. La psychologie introspective est rejetée ; les phénomènes mentaux relèvent de la biologie (par leurs conditions cérébrales) et de la sociologie (par leur dimension collective).

Deux absences frappent le lecteur moderne : la psychologie, déjà mentionnée, et la logique, qui n'est pas pour Comte une science à part mais la méthode même, apprise en pratiquant les sciences dans l'ordre. Dans sa dernière période, Comte ajoute au sommet de l'échelle une septième science, la morale.

La sociologie

Le mot sociologie apparaît sous la plume de Comte dans la quarante-septième leçon du Cours (1839) : néologisme hybride (latin socius, grec logos) que Comte préfère à « physique sociale », expression qu'il avait lui-même employée jusque-là, mais que Quetelet venait d'utiliser en un autre sens, pour une étude statistique de l'homme moyen. La sociologie comporte une statique sociale (étude de l'ordre : famille, langage, religion) et une dynamique sociale (étude du progrès, c'est-à-dire de la loi des trois états appliquée à la société).

Voir épistémologie des sciences sociales pour la postérité de cette fondation, contestée pour son holisme et son évolutionnisme par les développements wéberiens, durkheimiens et plus tardifs.

Méthode positive

La méthode positive renonce à l'introspection, écarte la métaphysique, et combine observation, expérimentation et comparaison. Elle vise des lois — relations constantes — et non des causes ultimes. La prévision en est le critère pratique : « savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir », selon une formule comtienne souvent citée.

L'historique a chez Comte une importance que les positivismes ultérieurs perdront. Aucune science ne se comprend hors de sa formation historique : l'épistémologie comtienne est, en ce sens, une lointaine ancêtre de l'épistémologie historique française.

La religion de l'Humanité

Le second Comte construit une religion sans Dieu, fondée sur le culte de l'Humanité comme « Grand Être ». Calendrier de saints positivistes (Aristote, Descartes, Newton, Bichat), liturgie, sacrements, hiérarchie temporelle et spirituelle — l'édifice impressionne par sa rigueur, choque par son extension. Mill y voit le passage du positivisme à un système clos ; Littré refuse de suivre, et la rupture est consommée.

Postérité

L'influence de Comte sur la sociologie naissante est considérable, directement ou par contraste. Durkheim s'en réclame partiellement (Les Règles de la méthode sociologique, 1895), tout en récusant le holisme métaphysique. La philosophie des sciences française du xxe siècle — Brunschvicg, Bachelard — entretient avec lui un rapport ambigu : dette pour l'attention à l'histoire, refus pour la fixité de la classification.

Questions fréquentes

Quelle est la loi des trois états d'Auguste Comte ?

Selon Comte, l'esprit humain passe successivement par trois états : théologique, où les phénomènes sont expliqués par des volontés surnaturelles ; métaphysique, où ces volontés sont remplacées par des entités abstraites ; positif, où l'on renonce aux causes ultimes pour rechercher des lois. La loi vaut pour l'individu, pour chaque science et pour l'humanité.

Quelles sont les trois étapes de l'état théologique ?

Comte distingue le fétichisme, qui attribue une vie et une volonté aux objets eux-mêmes ; le polythéisme, qui confie les phénomènes à des dieux multiples ; et le monothéisme, qui les rapporte à un Dieu unique. Le monothéisme est, pour lui, la forme la plus achevée de l'état théologique, juste avant le passage à l'état métaphysique.

Quelle est la classification des sciences selon Comte ?

Comte range six sciences fondamentales par généralité décroissante et complexité croissante : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie (ou physiologie), sociologie (ou physique sociale). Chaque science dépend des précédentes, s'est constituée après elles et doit être enseignée après elles. La psychologie introspective n'y figure pas.

Comte est-il le fondateur de la sociologie ?

Comte invente le mot « sociologie » dans le Cours de philosophie positive (1839) et en fait la science couronnant sa classification. Il est donc le fondateur du terme et du projet. La sociologie comme discipline universitaire, avec ses méthodes propres, doit cependant beaucoup à Durkheim et à Weber, qui s'écartent de lui sur des points importants.

Pourquoi Comte parle-t-il de « physique sociale » ?

L'expression marque que les phénomènes sociaux obéissent à des lois, comme les phénomènes physiques, et doivent être étudiés par la même méthode positive. Comte l'emploie dans les premiers volumes du Cours, puis lui préfère « sociologie » à partir de 1839, notamment parce que Quetelet avait repris l'expression dans un sens statistique.