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Constructivisme

Le constructivisme désigne une famille de positions hétérogènes qui partagent une thèse commune : la connaissance est construite plutôt que donnée — par le sujet, la communauté, ou l'institution scientifique. Sous ce terme cohabitent un constructivisme psychologique (Piaget), mathématique (Brouwer), épistémologique radical (von Glasersfeld), et le programme fort de la sociologie de la connaissance scientifique. Les enjeux philosophiques diffèrent considérablement.

Une famille hétérogène

Le mot « constructivisme » recouvre des positions qui peuvent être tenues conjointement, séparément, ou s'opposer entre elles. Toutes partagent une intuition : la connaissance n'est pas la simple réception passive d'une réalité qui se livrerait d'elle-même, mais le résultat d'opérations actives — cognitives, sociales, conventionnelles. Au-delà de cette intuition, les divergences sont profondes ; il faut distinguer les variantes pour ne pas confondre des thèses de niveaux différents.

Le constructivisme psychologique

Jean Piaget, dans une œuvre étendue de La Naissance de l'intelligence chez l'enfant (1936) à L'Épistémologie génétique (1970), élabore une théorie du développement cognitif fondée sur la construction active des structures mentales. L'enfant ne se borne pas à enregistrer le monde : il construit, par étapes (stades sensori-moteur, préopératoire, opératoire concret, opératoire formel), les schémas qui lui permettent de l'organiser. Cette position empirique, attentive à la genèse, n'engage pas en elle-même de thèse métaphysique sur la nature de la réalité.

Le constructivisme mathématique

L'intuitionnisme de L. E. J. Brouwer, à partir des années 1908, refuse l'existence d'objets mathématiques actuellement infinis et conteste la validité universelle du tiers exclu : un énoncé mathématique n'est ni vrai ni faux tant qu'on n'a pas, par construction, prouvé l'un ou l'autre. Cette position, prolongée par Heyting, Bishop, conduit à des mathématiques constructives, plus restreintes que les classiques mais qui éclairent par contraste les engagements ontologiques de celles-ci. Voir épistémologie des mathématiques.

Le constructivisme épistémologique radical

Ernst von Glasersfeld, à partir des années 1970, élabore un constructivisme radical : la connaissance est entièrement construite par le sujet, qui n'a aucun accès direct à une réalité indépendante ; la viabilité (capacité à orienter l'action) remplace la vérité comme critère. La position s'inspire de Vico, Kant, Piaget, et a connu une diffusion en sciences de l'éducation. Sa solidité philosophique est contestée : l'argument anti-réaliste, poussé à son terme, semble s'auto-réfuter.

Constructivisme social

Peter Berger et Thomas Luckmann, dans The Social Construction of Reality (1966), exposent une sociologie de la connaissance ordinaire : les institutions, les rôles, les significations partagées sont des constructions sociales, transmises et maintenues par interaction. La position, modérée, n'implique pas que les objets physiques eux-mêmes seraient des constructions sociales, mais que l'ordre social et les significations par lesquelles nous l'habitons en sont.

Le programme fort

La sociologie de la connaissance scientifique (sociology of scientific knowledge, SSK), élaborée à partir des années 1970 par David Bloor et Barry Barnes à l'université d'Édimbourg, propose un programme fort : les croyances scientifiques doivent être expliquées sociologiquement, qu'elles soient vraies ou fausses. La symétrie est le principe central : pas de causalité différente pour expliquer la croyance vraie (tirée de la nature) et la croyance fausse (tirée d'erreurs sociales). Toute croyance, vraie ou fausse, a une cause sociale.

Cette position, lue comme antiréaliste forte, a généré une littérature considérable. La controverse de Bath (Harry Collins) prolonge le programme par des études de cas (relativité, ondes gravitationnelles). L'école d'Édimbourg s'est défendue d'être relativiste — elle parle de finitisme (les concepts ne déterminent pas leur application) plutôt que de relativisme strict.

Les science wars

Au milieu des années 1990, la controverse entre scientifiques et théoriciens des science studies se durcit. Paul Gross et Norman Levitt publient Higher Superstition (1994), dénonçant une science studies qu'ils jugent ignorante et hostile. Alan Sokal, physicien à NYU, soumet en 1996 à la revue Social Text un article parodique mêlant jargon postmoderne et physique inventée : l'article, accepté et publié, déclenche un scandale international (affaire Sokal). Sokal et Bricmont publient Impostures intellectuelles (1997), qui examine en détail les usages que des auteurs français — Latour, Lacan, Kristeva, Deleuze — feraient de notions scientifiques.

La controverse a été clarificatrice à un égard : elle a forcé à distinguer le constructivisme méthodologique (étudier sociologiquement la production du savoir, sans préjuger de sa valeur cognitive) du constructivisme métaphysique (soutenir que la réalité elle-même est une construction sociale). Le premier est largement accepté ; le second est philosophiquement problématique.

Postérité

L'anthropologie des sciences (Bruno Latour, La Vie de laboratoire, 1979 ; Karin Knorr-Cetina) prolonge le geste sans nécessairement reprendre les thèses du programme fort. Latour défendra plus tard, dans Nous n'avons jamais été modernes (1991), une position propre, plus modulée. La épistémologie féministe (Harding, Longino) reprend, sur ses bases propres, des intuitions constructivistes. Le débat entre réalisme scientifique et constructivisme reste l'un des axes structurants de la philosophie des sciences contemporaine.