Épistémologie féministe
L'épistémologie féministe regroupe des travaux qui examinent la production scientifique du point de vue des biais et des angles morts liés au genre, et qui proposent des reformulations des concepts d'objectivité, de justification et de point de vue. Sandra Harding, dans The Science Question in Feminism (1986), en propose une typologie en trois orientations qui structure depuis lors le champ.
Origines et programme
L'épistémologie féministe se constitue dans les années 1970–1980 à l'intersection des études féministes et de la philosophie des sciences. Elle part d'un constat empirique : la science, comme institution et comme contenu, a été marquée par l'exclusion historique des femmes et par des biais cognitifs articulés au genre. Les biologies du xixe siècle sur l'infériorité féminine, certaines psychologies évolutives sur la division sexuelle des comportements, des pratiques médicales prenant le corps masculin comme référence — autant de cas que la critique féministe a documentés.
De ce constat suit une question philosophique : ces biais sont-ils accidentels ou structurels ? S'ils sont structurels, peut-on en tirer une critique des concepts mêmes d'objectivité et de justification, ou faut-il y répondre par une application plus rigoureuse de standards scientifiques ordinaires ? Les trois orientations identifiées par Harding répondent diversement.
L'empirisme féministe
L'empirisme féministe tient les biais pour des accidents corrigeables. La science, lorsqu'elle suit ses propres exigences méthodologiques, peut et doit corriger les biais qu'elle a hérités. Le diagnostic féministe fournit, en pratique, des hypothèses à tester et des angles d'analyse négligés. Helen Longino (Science as Social Knowledge, 1990) défend une variante : les valeurs entrent légitimement dans la pratique scientifique au niveau des choix méthodologiques (quels phénomènes étudier, quels arrière-plans accepter), mais la justification empirique reste soumise à des standards intersubjectifs.
Elizabeth Anderson, dans plusieurs articles et l'entrée « Feminist Epistemology and Philosophy of Science » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, défend une position empiriste féministe modérée. La science peut intégrer les apports féministes sans renoncer à ses exigences cognitives.
La théorie du point de vue
La standpoint theory, élaborée par Nancy Hartsock, Dorothy Smith et Sandra Harding dans les années 1980, va plus loin. Le point de vue des dominé·e·s — les femmes, dans le contexte initial — n'est pas un biais à corriger : il offre une perspective épistémique privilégiée sur les rapports sociaux, parce que les dominé·e·s doivent comprendre à la fois leur position et celle des dominants pour survivre, tandis que les dominants peuvent s'épargner la moitié de l'analyse. Ce point de vue n'est pas spontané — il est le résultat d'une élaboration politique et théorique — mais il offre, lorsqu'il est conquis, un avantage cognitif.
Harding tire de cette analyse la notion d'objectivité forte : une objectivité qui n'est pas la prétention à un point de vue de nulle part, mais la mise au jour réfléchie de ses propres conditions d'élaboration, y compris des engagements sociaux du chercheur. L'objectivité faible (le mythe du regard désincarné) cache ses biais ; l'objectivité forte les expose et les corrige.
Le postmodernisme féministe
La troisième orientation — la moins unifiée — radicalise la critique en récusant l'idée d'un point de vue privilégié unique, fût-il celui des dominé·e·s. Donna Haraway, dans « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective » (Feminist Studies, 1988), propose la notion de savoirs situés : tout savoir est partiel, situé, ancré dans une position qu'il faut expliciter. La vision incarnée remplace la prétention à un regard universel.
Le Manifeste cyborg (1985) de Haraway propose une figure — le cyborg, hybride humain-machine — pour penser des subjectivités qui ne se laissent pas réduire aux catégories binaires héritées (nature/culture, corps/esprit, féminin/masculin). La portée est plus politique et philosophique que strictement épistémologique, mais elle a fortement influencé les science studies contemporaines.
Apports empiriques
Anne Fausto-Sterling, dans Myths of Gender (1985) et Sexing the Body (2000), analyse en détail les sciences biologiques de la différence des sexes : hormones, cerveau, comportement. Son examen montre la difficulté de séparer le biologique du social et la fréquence avec laquelle des hypothèses culturelles ont été surimposées aux données. La critique est précise, technique, et a contribué à reformuler la biologie de la sexuation.
Voir épistémologie de la biologie pour le cadre plus large.
Controverses internes
L'épistémologie féministe n'est pas un bloc. Les empiristes féministes critiquent la théorie du point de vue pour son risque essentialiste (parler du « point de vue des femmes » risque d'homogénéiser des situations très diverses). Les théoriciennes du point de vue critiquent l'empirisme pour sa concession trop grande aux standards scientifiques ordinaires. Les postmodernes critiquent l'empirisme et le standpoint pour leur attachement à une notion de vérité que la situation des savoirs rendrait obsolète.
Une difficulté commune est l'essentialisation : parler du genre sans réifier les catégories qu'on entend critiquer. L'attention contemporaine à l'intersectionnalité (Crenshaw) — l'articulation du genre, de la race, de la classe, de la sexualité — répond en partie à cette difficulté.
Réception
L'épistémologie féministe est aujourd'hui solidement installée dans la philosophie des sciences institutionnelle, sans avoir éliminé les controverses. Elle dialogue avec la épistémologie sociale sur les questions de témoignage et de désaccord d'experts, avec le constructivisme sur la dimension sociale de la production du savoir, avec la philosophie politique sur la place des valeurs en science.