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Pragmatisme

Le pragmatisme désigne, d'abord, une famille de positions philosophiques élaborées aux États-Unis entre 1870 et 1940 par Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey. Ces auteurs partagent l'intuition que la signification d'un concept tient à ses conséquences pratiques ; ils n'en tirent pas la même théorie de la vérité ni la même philosophie générale. Une seconde vague — Quine, Putnam, Rorty — reprend, à partir des années 1950, certains motifs pragmatistes dans des contextes profondément différents.

Origines

Le pragmatisme se forme à Cambridge (Massachusetts) dans les années 1870, dans le Metaphysical Club qui réunit informellement Peirce, James, Oliver Wendell Holmes Jr., Chauncey Wright. La maxime pragmatique reçoit sa première formulation publique dans deux articles de Peirce : « The Fixation of Belief » (Popular Science Monthly, novembre 1877) et « How to Make Our Ideas Clear » (janvier 1878). Le mot pragmatism ne s'imposera qu'avec la diffusion par James à partir de 1898.

Peirce

Charles Sanders Peirce (1839–1914), logicien et philosophe à la carrière institutionnelle malheureuse, est le fondateur le plus systématique. La maxime pragmatique précise la signification d'un concept : « considérez quels effets, pouvant avoir des incidences pratiques concevables, l'objet de notre conception peut avoir. La conception de ces effets est le tout de notre conception de l'objet. » Le sens est ainsi ramené aux conséquences expérimentales que l'objet aurait s'il existait.

La théorie peircienne de la vérité est plus subtile qu'on ne le dit. La vérité est ce sur quoi convergerait, à terme, la communauté indéfinie des chercheurs poursuivant l'enquête sans biais. Cette définition par convergence, qui anticipe certaines positions consensualistes contemporaines (Habermas), distingue Peirce des autres pragmatistes. Insatisfait des dérives qu'il voyait chez James, Peirce rebaptisera sa position pragmaticisme — terme « assez laid pour qu'on ne me le vole pas » — en 1905.

James

William James (1842–1910), psychologue et philosophe, frère du romancier Henry, donne au pragmatisme sa diffusion populaire avec Pragmatism: A New Name for Some Old Ways of Thinking (1907). Sa théorie de la vérité — « est vrai ce qui marche, ce qui réussit, ce qui sert » — est plus voluntariste que celle de Peirce et a suscité les critiques sévères de Russell. James répond à ces critiques dans The Meaning of Truth (1909), précisant que la commodité ne suffit pas : une croyance commode mais incompatible avec d'autres croyances tenues pour vraies n'est pas, à terme, viable.

James a appliqué le pragmatisme à la psychologie de la religion (The Varieties of Religious Experience, 1902) et à la métaphysique (A Pluralistic Universe, 1909, où il défend un pluralisme de l'expérience contre l'idéalisme moniste).

Dewey

John Dewey (1859–1952) reformule, sur près de soixante ans d'œuvre, le pragmatisme dans un cadre élargi. Il préfère le terme d'instrumentalisme : les concepts et les théories sont des instruments d'enquête, des outils pour faire face à des situations problématiques. How We Think (1910), Experience and Nature (1925), The Quest for Certainty (1929), et surtout Logic: The Theory of Inquiry (1938) en donnent les exposés successifs.

Dewey préfère parler d'assertibilité garantie (warranted assertibility) plutôt que de vérité. Le terme déplace l'analyse vers les conditions de l'enquête : un énoncé est garanti si la procédure d'enquête qui y aboutit a respecté les normes méthodologiques en vigueur. La position évite certaines difficultés des théories de la vérité tout en en posant d'autres.

Dewey est aussi le théoricien de l'éducation pragmatiste — apprentissage par l'enquête, importance de l'expérience, finalité démocratique — et de la démocratie comme mode de vie (Democracy and Education, 1916 ; The Public and Its Problems, 1927).

Maxime pragmatique

Au-delà des divergences entre les fondateurs, une maxime commune se laisse extraire : pour clarifier le sens d'un concept ou la teneur d'une thèse, examinons les différences pratiques que sa vérité ferait. Si deux thèses ne diffèrent par aucune conséquence concevable, elles sont, du point de vue pragmatique, équivalentes — fussent-elles formulées dans des termes différents.

Cette maxime a une force critique : elle permet d'écarter des disputes verbales (deux théologiens disputant sur la nature divine sans qu'aucune différence pratique en découle) et d'éclaircir des thèses obscures par leurs cash value (James). Elle ne dit rien, par elle-même, sur la nature de la vérité — d'où les divergences entre les fondateurs.

Néo-pragmatismes

Le pragmatisme américain s'éteint dans les années 1940, éclipsé par le tournant analytique. Il refait surface, transformé, à partir des années 1950. Quine reprend, à sa manière, des thèmes pragmatistes : holisme, refus de la fondation, modification du réseau par commodité. Hilary Putnam, dans une carrière de positions successives (réalisme métaphysique, réalisme interne, pragmatisme), articule explicitement sa position tardive au pragmatisme classique.

Richard Rorty, avec Philosophy and the Mirror of Nature (1979), propose un néo-pragmatisme plus radical : la philosophie devrait abandonner les questions métaphysiques traditionnelles (correspondance entre l'esprit et le monde, fondation de la connaissance) au profit d'une conversation qui ne prétend à aucune position privilégiée. La position rortyenne, lue comme un relativisme par ses critiques, se réclame d'une lecture de Dewey et James qui n'a pas fait l'unanimité parmi les pragmatistes orthodoxes.

Postérité

L'influence du pragmatisme s'étend à plusieurs domaines. En sémiotique, Peirce reste fondateur. En éducation, Dewey est, encore aujourd'hui, l'auteur dont les pédagogies actives s'inspirent le plus directement. En philosophie politique, le pragmatisme nourrit des positions délibératives (Habermas a reconnu une dette envers Peirce). En épistémologie analytique, des thèmes pragmatistes — fonctionnalisme de la croyance, holisme — sont intégrés sous d'autres noms.